Chapitre 61
Sven
Je regarde ma mère en repensant aux doux moments que nous passions tous les quatre, lorsque mon père et ma sœur, Olga, étaient encore en vie. Ces soirées à danser dans la grande salle du skalar, où les grands buvaient, riaient, chantaient, tandis qu'Olga et moi jouions sur la peau de bête posée devant la cheminée, avec nos petits chevaux en bois.
Nous nous toisons, sans qu'aucun de nous deux ne prenne la parole. Les mots se bousculent dans ma tête, mais je ne parviens à les rassembler pour formuler quelque chose de cohérent, tant je me sens perdu, face à ce qu'il vient de se produire. C'est elle, qui rompt le silence en premier.
— Sven, mon fils, nous avons gagné, allons prévenir tout le monde ! Jelling est à nouveau entre les mains des Gudriksson !
Hilda s'avance et nous dépasse Ingrid et moi, mais je me poste devant la porte pour l'empêcher de sortir. Les poings serrés, je la fixe, le menton bien haut, décidé à obtenir des explications. Ma mère soupire essayant de me repousser, mais je tiens bon. Même si ce n'est ni le moment ni l'endroit pour avoir ce genre de conversation, elle ne s'en tirera pas à si bon compte.
— Tant que tu ne m'auras pas tout expliqué, je ne te laisserais pas sortir d'ici.
Ma mère insiste, s'imaginant peut-être que je ne suis pas sérieux. Alors, je décide de la jouer comme elle, et saisis d'un geste brusque et rapide sa dague pour appuyer la lame contre sa gorge diaphane. Elle hoquète de surprise et de peur, et comprend à la détermination qui brûle dans mon regard, qu'il est préférable qu'elle concède à ma requête.
— Tu ne m'as pas laissé le choix.
— Que veux-tu dire par-là ?
— Tu détestes ton rôle de jarl, tu ne l'as jamais pris au sérieux ! Ce n'était qu'une question de temps avant que la façon dont tu te comportes et dirige Jelling parvienne jusqu'aux oreilles de nos ennemis. Alors quitte à choisir un ennemi, j'ai pris mon frère. C'était le moins pire de tous. Nous nous étions mis d'accord pour qu'il prenne Jelling sans trop de pertes, que je l'attaque en retour de la même façon, et ensuite dire à l'ensemble des villageois, que nous avions trouvé un accord commun.
La fureur qui gronde en moi enfle encore un peu plus à ses propos, au point que malgré moi, j'appuie la dague contre son cou. Un mince filet de sang ruissèle le long de sa nuque et dégringole dans son décolleté.
— Tu voulais te débarrasser de moi ? je souffle d'une voix mal assurée.
Des larmes perlent à ses cils lorsqu'elle secoue la tête.
— Tu n'y es pas du tout, mon fils. Au contraire, je voulais te libérer de ce poids. Cet héritage dont tu n'as jamais voulu et dont tu n'avais que faire. Tu sais comme moi, qu'une femme ne peut pas devenir, jarl toute seule. Je sentais que tu m'échappais, doucement, mais sûrement. Si tu partais pour de bon de la péninsule, j'aurais dû me remarier pour que mon nouvel époux devienne le jarl du Jütland, et ça, il en était hors de question. Ton père est le seul homme que j'ai connu, et le restera, jusqu'à mon dernier souffle.
Mon bras retombe le long de mon corps. Tout ce que ma mère a dit jusque-là est hélas, pure vérité. Même si chez les Viking, les femmes jouissent d'une plus grande liberté que dans d'autres peuples, il n'en reste pas moins vrai qu'un certain nombre de coutumes et traditions demeurent ancrées dans les esprits.
— Comment saviez-vous que je voulais partir ?
— Tu n'étais pas le seul à consulter l'oracle. Il m'avait prédit ton départ. Le soir où Erik a été assassiné, j'ai pleuré de tout mon saoul. Je pensais vous avoir perdu tous les deux, et que je ne te reverrais plus jamais. Alors imagine, ma joie, et mon désarroi lorsque tu es réapparu avec Ingrid à ton bras, en me prévenant que ce n'était que pour mieux faire tes adieux ?
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D'azur et d'acier
RomanceLorsque la lune et la déesse Freya décide de jouer les entremetteuses entre deux êtres que 1200 ans séparent, gare à ceux qui se dresseraient en travers de leur projet. Alors qu'Ingrid parvient enfin à s'échapper des griffes de son petit ami violent...
