Chapitre 59

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Sven

Le jour de l'attaque

Quand j'ai vu Folker et Torve réapparaitre hier soir avec un grand sourire, j'ai dû me pincer les lèvres pour m'empêcher de laisser libre cours à ma joie. Ils étaient là, tous les deux debout devant moi, avec un chariot vidé de son contenu.

— Ils se sont jetés dessus comme des chiens enragés, n'arrêtait pas de nous répéter Folker, fier de lui. Ils n'y ont vu que du feu !

Le moral de notre groupe est remonté en flèche à leur retour. Les enfants ne cessaient de demander à mon vieil ami de mimer la tête des hommes d'Aesir en avalant avec avidité le ragoût que nous leur avions concocté. Comme espéré, ce sont les guerriers de mon oncle qui ont profité du festin. Il ne restait plus qu'à attendre le petit matin que le muguet et les morilles crues fassent effet.

Cette nuit, les femmes ont exceptionnellement monté la garde devant notre cachette. Les hommes en âge de se battre ont ainsi pu se reposer pour la bataille à venir. Toutes, exceptée Torve, qui a bien insisté sur le fait qu'elle avait respecté sa part du marché et qu'elle attendait désormais que Folker en fasse de même. La tête qu'il a faite en l'accompagnant dans leur abri de fortune me laisse encore songeur. Il y a pire dans la vie que d'avoir une épouse aussi demandeuse que Torve, alors pourquoi rechigne-t-il ainsi à la prendre ?

D'un pas mal assuré, je quitte le tunnel pour aiguiser la lame de ma hache. Une habitude apprise pendant mes années passées dans l'armée du roi. Comme très souvent, Folker est déjà debout, la mine sombre. Assis sur une souche, il affute lui aussi son épée à l'aide d'une pierre sans la quitter des yeux.

— On dirait que nous avons tous les deux eu la même idée.

Sans un mot, Folker se lève pour me laisser sa place, puis s'installe à mes côtés, par terre. Je profite du calme avant la tempête pour le sonder à propos de son devoir...en tant que mari.

— Si j'en crois tes cernes, la nuit a été bonne, ou au contraire, plutôt mouvementée.

Pour toute réponse, il grogne dans sa barbe et hausse à nouveau les épaules. Ma tentative de plaisanterie a à nouvelle fois échoué. C'est seulement aujourd'hui que je me rends compte avoir rarement vu Folker au bras d'une femme. Même après une victoire, alors que les femmes s'attroupaient autour de nous pour se mêler à la liesse générale, lui préférait rentrer seul. Je le pensais simplement discret, quelqu'un qui prenait trop son rôle à cœur, mais là... je vais finir par croire qu'il y a un problème.

— Folker, tu sais que tu peux tout me dire...

— Oh assez, Gudriksson, contrairement à toi, je ne suis pas un obsédé et la sors pas de mon pantalon à tout va !

Cette fois-ci, je vois rouge. Ma main enserre son cou pour l'empêcher de raconter davantage d'inepties. Oui, j'ai connu beaucoup de femmes et je ne me rappelle pas de tous leurs visages, mais cela ne veut pas dire que je sautais pour autant sur tout ce qui bouge ! Je n'ai par exemple jamais touché un cheveu d'une esclave de ma famille, et il le sait.

— Fais très attention à ce que tu dis. On ne parle pas d'une prostituée, mais de la femme avec qui je t'ai uni, ne l'oublie pas. Et baisse d'un ton, sinon elle risque de t'entendre.

Folker attrape ma poigne pour m'obliger à le relâcher. Nous nous toisons tous les deux, moi avec incompréhension, et lui avec colère. Bon sang, à quoi joue-t-il ?

D'azur et d'acierOù les histoires vivent. Découvrez maintenant