De retour chez nous, un petit comité d'accueil m'attendait. Ma mère avait fait venir amis et voisins pour me présenter officiellement, et surtout pour faire taire toutes les rumeurs qu'une telle situation pouvait engendrer. J'avais le droit de dire très peu de choses. Elle m'avait bien briefée sur ce point. Au total, une vingtaine de personnes se bousculaient dans notre petite maison, que maman avait arrangée pour l'occasion, essayant de la rendre conviviale. Il y avait des enfants aussi, de mon âge.
Du thé parfumé aux écorces d'orange était servi avec quelques douceurs, et les conversations allaient bon train. Elles tournaient autour des problèmes quotidiens des gens qui étaient là, mais aussi autour du futur mari de maman. D'autres parlaient de moi, essayant de savoir ce qu'il se passait dans cette fameuse zone frontière dont j'étais soi-disant originaire.
Je m'isolai un peu, regardant les enfants manger et discuter ensemble. J'avais terriblement envie d'aller les voir, mais je ne savais vraiment pas comment faire. J'étais comme handicapée devant ces petits visages qui souriaient et chahutaient. Ils semblaient tous bien se connaître, étant du même quartier.
Je devinais à leurs conversations qu'ils allaient à la même école, et aussi, qu'ils n'avaient pas l'occasion de se voir souvent au sein de l'établissement. Apparemment, les filles étaient séparées des garçons.
Je m'approchai timidement. J'avais cette envie furieuse d'avoir une vie de mon âge, mais en même temps je me sentais en décalage avec eux tous. Je ne savais rien de ce qu'ils vivaient, et eux ne connaissaient rien de moi. Ils ne savaient pas que je lisais des livres interdits, que ma mère m'enseignait des « choses » d'avant la conquête, que je n'avais jamais rencontré personne avant aujourd'hui, que j'étais restée enfermée pendant douze ans.
Je feignis de chercher quelque chose, écoutant leurs conversations, quand l'une des filles m'interpella.
— Hey Elina !
Tous les regards se tournèrent vers moi. J'étais gênée.
— Oui, répondis-je.
— Tu vas aller à la même école que nous, m'a dit ta tante.
Je ne savais même pas que j'allais effectivement rejoindre l'École du gouvernement.
— Tu es à quel niveau de ton étude ?
Elle ne me laissa même pas le temps de répondre.
— Tu vas sûrement être dans ma classe, vu qu'on a le même âge.
Elle me souriait sincèrement.
— Je suis Zoé au fait.
— Elina, dis-je bêtement.
— Oui je sais, rigola-t-elle, et tout le monde se mit à rire.
C'était la toute première fois que nous recevions du monde à la maison. Les femmes jacassaient bruyamment. Je me disais à ce moment-là que leurs cris et rires stridents étaient vraiment insupportables. Je me demandais ce qui pouvait causer autant d'agitation. Ma mère souriait en étirant juste ses lèvres, sans découvrir ses dents. Sans rire non plus. Elle ne riait jamais. Néanmoins, je la sentais terriblement soulagée. Peut-être que pour la première fois de toute son existence, son sourire était sincère.
J'allai chercher un verre de jus d'orange, et je laissai traîner mes oreilles. Je faisais comme si je ne connaissais pas du tout la maison où nous vivions. J'étais timide et maladroite comme il fallait. Je me surprenais moi-même d'être si naturelle dans le mensonge que nous construisions ensemble.
Je pris aussi un petit gâteau. Maman ne me laissait jamais en manger, pas même pour mon anniversaire. Il faut dire que le jour de ma naissance était loin d'être un heureux événement pour elle. Je ne pouvais pas l'en blâmer.
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Colonisation
Science FictionElina a 12 ans, mais elle n'est pas une fille comme les autres. Depuis sa naissance, elle est restée enfermée dans une maison. Elle ne connaît rien du monde qui l'entoure. Mais aujourd'hui, c'est différent, car elle vient de prendre une décision q...
