La boîte
Je crois bien que ma mère n'aime pas trop la relation qui s'instaure entre nous deux.
Elle est suspicieuse, et elle parle encore moins qu'avant.
Je crois qu'elle n'arrive pas à accepter son nouveau mari, et je ne comprends pas pourquoi. Il est gentil, attentionné, et joyeux. Il semble aimer la vie. Jamais de grimaces ou de reproches. Ma mère est tombée sur une vraie perle.
Il est fort. Des mains robustes et larges. Pas de ventre proéminent. Un rasage impeccable. Il ne fume pas non plus, enfin sauf quand il se réunit avec les autres hommes. C'est leur coutume habituelle de fumer et de boire ensemble.
Un truc de gars, dit-il.
Il est PARFAIT.
C'est peut-être ça qui embête ma mère. Cette perfection qu'elle ne peut pas admettre. Et chaque mois, il me rapporte des nouveaux livres.
Il part souvent. Plusieurs semaines parfois, sans que nous n'ayons aucune nouvelle de lui. On ne sait pas où il va, ni ce qu'il fait. Et nous n'avons pas à demander. Ça me rappelle une histoire. Celle d'une femme si curieuse, qu'elle a fini par ouvrir une boîte qui a libéré tous les malheurs du monde. Pandore, donnée aux hommes par les dieux, pour les punir de leur arrogance.
Je déteste ce personnage. Pourquoi ? Pas parce qu'elle est une femme ayant attiré les malheurs sur le monde. Mais parce que c'est cette histoire que l'on nous raconte en tant que petites filles, pour nous montrer à quel point nous sommes dangereuses et destructrices. Nos actes apportent la destruction. C'est là tout l'enseignement. La curiosité des femmes est source de malheurs. On ne peut pas nous faire confiance. Par conséquent, seuls les hommes sont habilités à prendre les bonnes décisions.
Moi, Pandore, je la comprends. J'ai comme elle, terriblement envie d'ouvrir la boîte.
Lorsque je suis seule à la maison, je regarde la porte de leur chambre fermée à clé. Je connais le moindre petit détail de cette porte. Un bois marron foncé, avec des craquelures au bas de la porte. Une serrure en fer forgé, qui est rouillée par endroits.
Je m'imagine le plan : je rentre vers 17 heures. Ma mère n'est pas à la maison avant 18 heures. J'aurais donc une heure entière. Je me dirigerais vers la porte, je l'ouvrirais. Un grincement retentirait. Mon cœur palpiterait. Je regarderais les tiroirs, le lit parfaitement immaculé.
Ma mère est le genre de personne qui ne supporte pas le plus petit désordre. Je suis tout l'inverse. Je ne supporte pas l'ordre. Le coussin bien lisse, les draps qui ne semblent jamais avoir été touchés par aucun être vivant. Pour moi l'ordre, c'est la mort. Je me rappelle qu'étant plus jeune, j'ai eu envie de froisser ces draps un petit peu, juste quelques plissures par endroits. Juste pour voir ce que ça pourrait faire. Froisser cette coiffure impeccable que ma mère porte chaque jour. Sans changement. Sans jamais aucun changement !
Ça me rend folle.
Je me doute que de voir cette chambre, ce placard bien rangé, chaque vêtement impeccablement bien pendu sur un cintre, sans aucune plissure, ça va me rendre dingue. Je vais avoir envie de pincer un pantalon ou une robe, pour laisser une petite marque de mon passage. Et je ne fais absolument pas confiance à mes doigts.
Qu'est-ce que je vais trouver là-dedans ?
Sans m'en rendre compte, mes pensées ont guidé mes actes. Je ne fixe plus la porte depuis longtemps. J'ai tourné la poignée rouillée. Je n'ai pas entendu le grincement tant j'étais dans mes pensées.
Je suis dans leur chambre. Dans leur intimité.
*****
Une seconde, je pense à refermer la porte et à retourner à ma place. Il est encore temps. Mais quelque chose me pousse à ne pas être raisonnable. Comme cette fameuse fois où je suis sortie.
Le lit est là. Placé exactement de part et d'autre de la pièce, à égale distance du mur et de la porte. Deux petites tables de chevet en bois, sont symétriquement placées à côté du lit. Elles sont cirées, de sorte qu'il n'y a absolument pas le plus petit grain de poussière dessus. Il y a une lampe sur chaque table.
Les coussins blancs sont parfaitement ajustés. Et le dessus de lit, blanc lui aussi, n'a aucune tache, ni trace d'aucune vie quelconque. C'est comme si la chambre n'est pas habitée.
Rien ne traîne.
D'un côté du lit, il y a un cadre avec leur photo de mariage. Les visages sont très solennels.
Je ne touche rien de ce côté-là. J'ouvre le placard. Tout y est exactement comme je m'y attendais.
Je me baisse pour regarder un peu les boîtes à chaussures. Tout semble normal.
Finalement, je referme le placard, avec une attention toute particulière. Je suis seule à la maison, mais j'ai peur que l'on ne m'entende. C'est ridicule. Je me chuchote presque à moi-même.
Les portes du placard se referment dans un clic à peine perceptible, sous la pression ferme et légère de mes paumes.
Je pousse un petit soupir. Je regarde le petit bureau en bois. Là aussi, avec un cirage immaculé.
Ça sent le produit à plein nez, et je suis au bord de l'éternuement. Je suis allergique au trop propre.
Je m'approche.
Précautionneusement, je tâte les bords des tiroirs. Il y en a trois, sur le côté droit.
Ce n'est pas le bureau de ma mère. Elle n'en a jamais eu. Je me souviens que c'est celui de Samuel. Un autre homme l'a aidé à le placer ici.
J'ouvre le premier tiroir. Impossible. Il est fermé à clé. J'essaie les autres, sans plus de succès. Qu'y a-t-il de si sensible pour que ces tiroirs soient fermés à clé ? Je me fais peut-être des idées.
Je regarde sous le bureau. Rien. Je tâte avec mes doigts. Toujours rien. Sur le bureau, les trucs habituels. Un sous-main en cuir. Je le soulève juste au cas où. Un pot avec quelques crayons et stylos. Je regarde à l'intérieur à la recherche de la clé. Sans succès. Une petite boîte en bois, finement ouvragée. Je l'ouvre sans la bouger. Il n'y a là-dedans rien de bien intéressant.
Je referme la boîte. Tout est si ordinaire.
Je regarde les chevets à présent. L'un des deux a un tiroir. Je tire et cette fois-ci, il s'ouvre. Il n'y a qu'un livre à l'intérieur avec des lunettes de vue. Des lunettes pour la lecture sûrement.
Je prends le livre, et feuillète les pages. Je vais le reposer lorsque je constate un double fond. Il fallait vraiment le voir. Je soulève le pan du tiroir. La clé, elle est là !
La curiosité me brûle, mais je décide que je ne serais pas comme Pandore. Je ne vais pas me précipiter. Je n'aurais pas assez de temps et je me ferais griller. Je repose tout bien soigneusement, remettant mes investigations à un autre jour.
J'espère seulement que la clé sera toujours là.
J'ai passé plus de temps dans cette chambre que je ne l'aurais cru. Dix minutes après que j'en sois sortie, ma mère rentre à la maison. Lorsqu'elle ouvre la porte de sa chambre, mon cœur fait un bond dans ma poitrine.
Elle a le nez d'un renard, et la vue d'un aigle. Si elle remarque quelque chose d'inhabituel, elle saura.
Je prie à ce moment-là.
Je me rends compte d'ailleurs que je ne prie qu'en des instants où je me crois au bord du gouffre. Moi qui ne crois en rien, je trouve ça curieux.
Elle ne suspecte rien, et agit comme d'habitude. Je relâche la pression. Ce n'est qu'une question de temps, avant que je ne sache ce qui se cache derrière toute cette perfection.
VOUS LISEZ
Colonisation
Science FictionElina a 12 ans, mais elle n'est pas une fille comme les autres. Depuis sa naissance, elle est restée enfermée dans une maison. Elle ne connaît rien du monde qui l'entoure. Mais aujourd'hui, c'est différent, car elle vient de prendre une décision q...
