Une histoire de choux

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Le mariage allait avoir lieu bientôt, et je sentais ma mère très calme, comme résignée. Je ne savais pas comment elle faisait pour ne pas exploser. Mille questions tournaient dans ma tête.

Je me demandais à quoi il pourrait ressembler.

Était-il vieux ? Était-il gentil ?

Ce qui était drôle, c'est que je me faisais des auto-réponses. Vous savez, comme lorsque vous posez une question tout en devinant la réponse.

Je me disais en effet que s'il n'était pas marié, c'est qu'il était veuf lui aussi, ou bien il devait être repoussant. Du coup, il devait être vieux. Et puis, il ne pouvait pas être très gentil, puisqu'il forçait ma mère à se marier avec lui. C'était peut-être pour ça qu'il n'était pas marié. Et puis, quel travail faisait-il ? Il n'était sûrement pas bien riche sans cela, il n'épouserait pas ma mère, mais il épouserait une jeune femme de bonne condition. Du coup, il ne devait pas être trop pauvre non plus. Je me disais qu'il devait être dans la moyenne. Peut-être était-il soldat, ou commerçant.

Je m'en étais brossé un portrait dans ma tête. Je l'imaginais vieux, quarante ans. Oui je sais, ce n'est pas tellement vieux. Mais ça l'est si on replace son âge par rapport à l'imagination d'une petite fille. J'imaginais qu'il devait être brun. Je ne savais pas pourquoi, avec les cheveux bouclés et courts. Je l'imaginais grand et avec une moustache. Pour moi, toutes les vieilles personnes avaient une moustache. Même les femmes. Et puis, peut-être qu'il porterait la barbe. Je trouvais ça très laid, mais j'avais entendu dire que ça faisait très viril. Seuls les hommes avaient le droit de la porter. Les jeunes hommes devaient se raser de très près. Il serait sûrement un peu enrobé. J'avais vu beaucoup de photographies d'hommes de quarante ans qui avaient le ventre plus gros que le reste.

J'étais terriblement frustrée.

Je ne comprenais pas que ma mère ne soit pas inquiète quant au caractère ou l'apparence de l'homme avec lequel elle allait vivre le restant de sa vie. Un homme avec lequel elle allait partager son lit et son intimité. Et puis, elle ne songeait pas à moi.

Je la regardai.

Ma mère était encore belle pour son âge. Brune, grande et mince, des yeux sombres et honnêtes. C'était ça que les hommes cherchaient de nos jours, des honnêtes femmes.

Pas de tracas, pas de complication. Juste un repas chaud en rentrant, et une femme attentionnée mais pas trop, pour ne pas tomber dans l'amour. L'amour n'était pas à proprement banni de notre société, mais il avait été décrété comme dangereux. L'amour conduisait à des mauvais comportements, à la déraison, d'après les premiers enseignements que j'avais reçus de l'École du gouvernement. Il poussait à prendre de mauvaises décisions, et attirait des sentiments condamnables comme la jalousie, la possessivité, la colère, ou des actes tels que l'adultère.

On ne parlait pas d'amour, on préférait parler d'affection.

Mais je me demandais, comment deux inconnus qui ne s'étaient jamais vus, pouvaient-ils avoir même de l'affection l'un pour l'autre.

Je regardai ma mère qui faisait le repas. Rien n'avait vraiment changé dans notre quotidien. Les fenêtres de la maison étaient encore fermées. Ma mère ne voulait pas que les voisins se rendent compte d'un changement brusque.

Je ne sortais quasiment jamais, si ce n'est pour aller à l'École du gouvernement.

J'adorais aller à l'école, même si je n'y apprenais rien que je ne sache déjà. Je faisais bien attention de me faire discrète, et de ne pas parler des enseignements interdits. En fait, je n'aimais pas l'école. J'aimais m'y rendre. J'adorais sortir de chez moi, au grand air. Je ne m'en lassais pas. Parcourir cette ruelle encombrée de détritus, malfamée, puis déboucher après les immeubles délabrés et troués, sur la grande rue encombrée de petits marchés. Les gens y parlaient tellement fort, pour marchander au meilleur prix. J'avais l'impression de vivre un rêve. Moi qui n'avais connu que la solitude et le silence, je me rendais compte que j'adorais le bruit. Le bruit c'était la vie.

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