Dans le grand bureau

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La salle où l'on m'avait fait entrer était immense et luxueuse. Je n'avais jamais vu autant de jolies choses. Le bureau était très grand, et sentait bon le cuir. Le sol était capitonné de tapis pourpres et moelleux. Des lampes décorées de dorures ornaient la pièce un peu partout, et au fond, deux immenses fenêtres qui s'ouvraient sur un balcon végétal. Sur le côté, une grande étagère en bois foncé vernis, où s'alignaient plusieurs centaines d'ouvrages.

Sur le bureau, des documents entassés, bien ordonnés en piles dont pas une feuille ne dépassait. Un grand fauteuil que je devinais confortable venait parfaire le tout.

Je savais où j'étais. Le bureau du Guide.

J'étais dans de sales draps. Le surveillant attendait, calme et posé devant la lourde porte de bois. Je ne le regardais même pas. L'angoisse avait pris le pas.

C'est là qu'il entra, comme par enchantement. Je ne savais pas d'où il sortait, ni depuis combien de temps il était resté là à m'observer. Mais cette robe satinée brillante, cet air sévère, c'était bien lui, le Guide.

— Elina Lemart, avait-il prononcé distinctement, un papier entre les mains. Sa voix était très grave, et me fit sursauter.

Je n'osai pas dire un mot.

— Trois heures et quarante minutes... réfléchit-il.

Moi, je n'avais aucune idée de ce qu'il était en train de me raconter.

— C'est assez impressionnant. On peut dire que tu as de l'endurance.

Généralement, les élèves qui se voient infliger cette punition craquent au bout d'une heure, maximum une heure et demie. Et je devine que tu aurais pu tenir plus longtemps. On peut dire que c'est ma patience à moi qui a été mise à l'épreuve.

Je ne sourcillai même pas, me pinçant les lèvres. J'essayais de rester le plus neutre possible.

Il s'assit dans son grand fauteuil pourpre, dont les contours étaient bordés de bois sombre, encadrant le tissu molletonné parfaitement. Je restai debout.

— Ton père est mort à la frontière. Commun, dit-il placidement. Après ça, ta mère, la sœur de ta tante, est morte aussi des suites d'une maladie. Tu t'es retrouvée orpheline. Ta tante que tu n'avais jamais vue, t'a donc prise sous son toit, et ce, à quelques jours seulement de contracter une nouvelle union.

Je ne savais pas pourquoi il me disait tout ça. Pourquoi il m'énonçait des choses que je savais déjà. Je devenais méfiante. Cette manœuvre n'avait pas pour objectif de me lire des informations, mais d'en obtenir.

— Ton acte de naissance me dit que tu es née le 13 septembre 2050, soit 20 de notre ère. J'ai également ton parcours scolaire. Je me suis permis de téléphoner à ton ancienne école. « Bonne élève, sérieuse et appliquée », je peux lire ici. Je ne vois rien d'anormal. Ce qui me semble anormal, c'est que ton parcours scolaire n'ait pas été affecté par la mort de tes parents. Ce serait donc une réaction à retardement.

Je ne répondis pas. Ce n'était pas une question. Je le regardai fixement, sans haine ni provocation. Je ne voulais pas me faire remarquer plus que nécessaire. Il avait la peau très mate, et le cou très large. Son cou était aussi large que sa tête. Il était fortement bâti, comme un soldat. Sa tête était rasée de près, et son visage très lisse. Pas la moindre trace de barbe. Il avait un nez bien dessiné et droit, des lèvres assez charnues et foncées, des dents très blanches. Je pense que les femmes auraient pu dire de lui que c'était un bel homme. Ses mains qui tenaient le papier étaient recouvertes de callosités, et étaient très larges. Je devinais qu'une gifle donnée par ces mains devait être violente.

Toute sa personne contrastait avec l'air calme et la fonction qu'il occupait. Il n'était pas crédible, en Guide d'école. Général, ou capitaine, lui aurait mieux convenu.

— Je crois savoir que la dispute a été provoquée par l'évocation d'un nom. Il marqua une pause, afin de jauger ma réaction. Mes lèvres tressaillirent, lui donnant le signe qu'il devait attendre. Il fit semblant de chercher dans sa mémoire, le nom qu'il connaissait si bien. Marcus ! lâcha-t-il enfin, souriant de ses dents blanches et parfaitement alignées. Marcus Schart, élève en grade 6 !

Je ne voulais pas que Marcus ait des problèmes par ma faute.

— La question c'est pourquoi, Elina, me demanda-t-il en me fixant droit dans les yeux, ce nom particulièrement t'a-t-il mis en rage ?

Cette fois, c'était à moi de parler. Mon cerveau s'activait dans tous les sens, tandis que je devais faire face à ces deux prunelles marron qui ne me lâchaient pas.

— Elle a dit : « Elina aime Marcus. » Ça m'a mise en colère, car ce n'est pas vrai.

Il m'invita à poursuivre.

— L'amour ça n'existe pas.

Ses yeux marron s'étonnèrent.

— Et j'étais furieuse qu'elle dise que l'amour existe, alors que l'amour est un crime. C'est peut-être bien elle qui est amoureuse, si elle emploie ce mot, qui est d'ailleurs interdit.

Je ne savais pas trop si je m'en étais tirée.

— Tu as bien appris tes leçons, et tout ce que l'on enseigne ici.

Il semblait contrarié.

— Mais comment peux-tu dire que l'amour n'existe pas, si c'est un crime ? C'est donc bien que l'amour existe.

— Oui, mais il est considéré comme dangereux. Je ne veux pas qu'on m'accuse de quelque chose de dangereux.

Il semblait impatient de quelque chose. Ses mains étaient jointes face à lui, posées sur le grand bureau qui était recouvert d'une lourde plaque de verre.

La sonnerie retentit. La journée d'école était terminée. Je me demandais s'il allait me relâcher.

— Sais-tu quel livre tu as supporté sur ta tête pendant ces trois heures et quarante minutes ?

Je secouai la tête négativement. Il le posa sur le bureau. Le poids de l'ouvrage fit un grand bruit qui me fit sursauter.

Je lus le titre : Code de lois et de mœurs

— Cet ouvrage renferme tous les crimes, délits, et leurs punitions. Vu le poids de l'ouvrage, on peut penser qu'il y en a beaucoup. Il renferme aussi toutes les attitudes à adopter. Normalement, on étudie cet ouvrage qu'en grade 6 et 7. Il faut un certain âge pour bien comprendre tout ça. Je m'étonne que tu sois déjà capable de le comprendre, étant donné ton jeune âge.

Il me regarda longuement, et la tension était palpable. Son regard était à la fois dur, et amusé.

— Trois semaines ! décréta-t-il.

Puis, il fit signe au surveillant de me raccompagner vers la sortie. Celui-ci m'empoigna et me fit longer le couloir. Mon cœur palpitait, et je ne savais pas quoi faire. Trois semaines de quoi ?

— Trois semaines de quoi ? demandai-je au surveillant, qui me semblait être, à cet instant, plus un soldat qu'un membre de l'école. Trois semaines de quoi ? demandai-je à nouveau.

Mais je n'eus pas de réponse.

Trois semaines.

Trois semaines.

Trois semaines.


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