Sur le chemin du retour, j'étais tourmentée. La voix grave du Guide n'arrêtait pas de me revenir en tête.
Trois semaines.
Je me demandais encore ce que ça pouvait bien dire. Et puis, j'appréhendais la réaction de ma mère. Était-elle déjà au courant ? Et si elle ne l'était pas, il valait peut-être mieux que je le lui dise, avant qu'elle ne le découvre par elle-même. Désamorcer une bombe qui pourrait exploser.
Mais ma mère n'était pas du genre à exploser ; ce qui était pire. Elle s'enfermait dans un silence bien plus angoissant, et son seul regard pouvait me transpercer de mille flèches. Ce regard-là faisait très mal. Bien plus que de simples mots.
Je marchais lentement dans les ruelles encore animées. Il n'était pas encore cinq heures de l'après-midi, et en cet été, le soleil se couchait très tard.
Cinq heures, c'étaient les rayons du soleil qui faiblissaient, tintant le ciel de rayons plus orangés et doux. Cinq heures, c'était aussi le frais qui s'installait peu à peu. Une fraîcheur agréable après une journée beaucoup trop chaude.
C'était aussi le moment où les hommes s'installaient devant les terrasses des petits établissements, afin de siroter un verre. Je me demandais ce qu'ils pouvaient bien boire. Le breuvage était plus ou moins ambré, parfois pétillant.
Ils en raffolaient. Nous les femmes, nous ne serions jamais autorisées à en boire. Je ne savais pas pourquoi. Apparemment, notre corps ne pouvait pas le supporter, et ça pouvait nous rendre dangereuses et folles. C'était ce qui se disait. Tout comme la cigarette ou le cigare, que nous n'étions pas autorisées à toucher.
Les oiseaux chantaient à présent. C'était le signal qui marquait le commencement de la fin de la journée. Les étals des marchands étaient encore bien agités, mais d'ici une ou deux heures, la plupart auraient fermé, et tout serait silencieux et paisible. La ville serait morte.
Personne n'était autorisé à sortir de chez soi après 20 heures en semaine, et 22 heures lors des week-ends. Et nous ne savions pas pourquoi. Il fallait une autorisation spéciale.
Officiellement, cette règle avait été mise en place par nos sauveurs, afin de nous garder de conduites dites dangereuses. La nuit était propice aux mauvais comportements. Dans le temps d'avant, elle avait été la source de bien des malheurs. Des viols, des vols, des meurtres, et cette boisson que nous les femmes, n'avons pas le droit de toucher, semblait en avoir été une des causes. La nuit était aussi le moment où les criminels pouvaient se dissimuler plus à leur aise. Depuis que nos sauveurs étaient arrivés et avaient mis toutes ces règles en place, pour nous protéger de nous-mêmes, il n'y avait plus aucun crime, ni vol, ni violence d'aucune sorte.
Je souris en moi-même à cette pensée, alors que je venais de commettre un acte violent à l'égard d'une de mes camarades. Mon sourire se dissipa aussi vite qu'il était apparu. Ma mère, enfin ma tante, se tenait l'air grave, devant notre humble maison.
Mon cœur se serra. Là, devant les murs blanchis et délabrés de cette maison en forme de rectangle, au toit plat qui nous servait à étendre des vêtements à sécher, se tenait une femme assez grande, l'air très sévère. Elle ne manifesta aucune sorte d'émotion en me voyant. Elle me fixait, sans bouger, les bras le long de son corps, sa robe noire ample et longue habituelle. On aurait dit une statue tant elle était fixe. Ses longs cheveux noirs étaient bien plaqués derrière ses oreilles, dans un chignon parfait, impeccable.
Elle était toujours IMPECCABLE.
Je ralentis mon pas comme par instinct. Notre petite rue était encore animée par les cris des enfants qui jouaient, se courant les uns après les autres. Je baissai la tête en approchant, traînant les pieds qui frottaient sur le sol terreux par endroits. La chaussée était toute cassée.
En me voyant approcher, ma mère s'écarta de la porte pour me laisser passer.
— Bonsoir, dis-je timidement.
— Rentre. Sa voix était sèche et autoritaire.
Je ne le savais pas, mais nous étions observées. Tout le monde savait. Dès mon incident, deux surveillants étaient venus prévenir ma mère. Il fallait que la honte soit publique.
Ma mère avait dû entendre le récit de ce qui s'était passé à l'école, devant tout le monde. Toutes les femmes avaient été appelées pour écouter ce que j'avais fait. Les parents de Marcus avaient également été convoqués, et sérieusement réprimandés parce que leur fils avait eu une attitude déplacée envers les jeunes filles, qui s'étaient amusées de lui. Les parents de la « victime », si on pouvait l'appeler ainsi, s'étaient également rendus devant notre maison. Leur fille avait été décrite comme une héroïne, une porte-parole de la vérité. Elle avait dénoncé un crime odieux, et avait fait preuve d'un courage sans limites, quand bien même la menace que je lui aurais faite.
Le châtiment pour la honte causée, allait devoir être exemplaire.
La petite cuisine était bien sombre, et elle s'assombrit d'autant plus quand ma mère ferma la porte de notre maison.
Elle ne me regardait même pas. Je ne savais pas si je devais parler. Elle m'emmena avec force dans ma chambre, et me fit ôter tous mes vêtements, qu'elle attrapa sans ménagement. Je la devinai en colère.
J'étais complètement nue, et embarrassée.
D'un geste brusque, elle m'empoigna. J'ouvris les yeux avec horreur. Je savais où elle me conduisait. Mes pieds firent une vaine tentative pour faire marche arrière, mais sa poigne était beaucoup trop forte. Elle ouvrit la porte, et là, dans la rue, elle m'exposa nue à la vue de tous. Consciente de ma nudité, je tentai vainement de cacher avec mes mains ce que je pouvais. Paraître nue devant des gens était la plus grande honte qu'on pouvait m'infliger. À douze ans, je commençais à être formée. J'avais conscience de devenir une petite femme, et ma poitrine se développait déjà. Quelques poils poussaient également sur mon sexe. Ma mère m'avait déjà dit que j'étais précoce.
Mes larmes coulaient malgré moi le long de mes joues, mais je sanglotai sans bruit, ni émotion.
Je jetai un regard à ma mère, l'implorant. Elle ne répondit pas à ce regard. Tout le monde était sorti pour mieux voir. Ma « victime » était là aussi, un rictus au coin de la lèvre. Marcus se tenait à quelques mètres. Il me regardait avec pitié, son visage était rouge et ses yeux gonflés. Je me demandai quel châtiment on lui avait infligé par ma faute. Ses parents l'encadraient, bienveillants, et je lus de la peine dans leur regard.
Puis, sans que je m'en rende compte, une douleur aiguë me coupa le souffle. Ma bouche s'ouvrit sans que je prononce un son. Je faillis tomber sous le choc. Mes jambes avaient un peu ployé sous le poids, et mon buste avait basculé en avant. Un de mes pieds s'avança d'instinct pour m'empêcher de tomber.
Un deuxième coup retentit, puis trois, et ainsi de suite. Je pensais que ça ne finirait jamais. Mon dos me brûlait. J'entendais les gens chuchoter, mais personne ne riait.
Certains petits enfants pleuraient. Ma vue se brouillait de larmes, tandis que je perdais peu à peu connaissance. Les gens devenaient des formes indistinctes, et je tombai.
Je ne sus pas combien de temps je restai inconsciente. Mais à mon réveil, j'étais allongée sur le ventre sur mon petit lit. Des linges humides étaient posés sur mon dos. Je bougeai à peine pour me rendre compte à quel point la douleur était poignante. Je me relevai un peu grâce à mes avant-bras, et je tournai un peu la tête pour essayer de voir l'état de mes blessures. Les linges étaient tachés de sang.
C'est à ce moment-là que ma mère entra. Elle me dit de ne pas bouger, tandis qu'elle enlevait les linges qui s'étaient collés à ma peau. Ce geste renforça la douleur. Elle trempa à nouveau les tissus autrefois blancs dans une bassine, et les essora légèrement pour les mettre de côté. Puis, elle les étala bien à plat sur mon petit bureau, et les badigeonna avec une substance gélatineuse et transparente. Soigneusement, elle vint poser le tissu imbibé sur mon dos meurtri. Cet effet gelé au contact de ma peau m'arracha un sourire un peu grinçant, mais ça m'apaisait. Je relâchai mon cou tendu sur le matelas, les bras étendus de chaque côté de ma tête, dans un soupir.
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Colonisation
Science FictionElina a 12 ans, mais elle n'est pas une fille comme les autres. Depuis sa naissance, elle est restée enfermée dans une maison. Elle ne connaît rien du monde qui l'entoure. Mais aujourd'hui, c'est différent, car elle vient de prendre une décision q...
