L'arme

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L'arme

La vue du sang obscurcit ma vision. Un moment, je reste sur le pas de la porte, n'osant pas faire le moindre mouvement. Du sang à mes pieds. Des traînées jusqu'à la chaise de la cuisine, où il s'est assis.

Il maintient son bras gauche fermement avec sa main droite. Son visage ruisselle de sueur. Il est en souffrance.

— Ferme la porte ! dit-il dans un souffle.

Mais je ne bouge toujours pas. Je suis comme paralysée.

— Ferme là ! dit-il brutalement.

Ce soudain changement de ton me fait sursauter, et reprenant mes esprits, je ferme la porte tout doucement.

Je suis étonnée du calme avec lequel je réagis.

— Sous l'évier, il y a une trousse, dit-il en articulant à peine.

Je me dirige lentement pour attraper la trousse en question.

— Ouvre là.

J'obéis. Un léger zip d'ouverture couvre les halètements de Samuel. Il lâche brièvement son bras pour fouiller le contenu de la trousse, grimace, puis avant même d'avoir pu sortir l'instrument dont il a besoin, reprend le mouvement de pression qu'il exerce sur son bras.

— Je ne vais pas pouvoir le faire tout seul. Il semble désolé en me regardant.

— Je vais le faire, je murmure.

Il prend une grande inspiration de soulagement. Mes mains tremblent légèrement tandis qu'il me demande d'attraper une paire de ciseaux.

Je coupe la manche pour dégager son bras, qui est maintenant exposé tout sanguinolent à ma vue. La blessure est située juste à la naissance de son épaule.

Il m'indique un petit flacon et me demande de verser un peu de liquide sur une sorte de ciseau avec un bout en forme de pince.

— Il va falloir extraire la balle, me dit-il.

Je réprime un frisson, et mes mains tremblent un peu. Il me demande de lui passer la tige de bois qui sert à caler nos fenêtres. Je comprends le rôle que cette baguette de bois va jouer, lorsqu'il la mord très fortement entre ses dents, pour s'empêcher de crier.

— Vas-y ! dit-il en mordant le morceau de bois.

J'approche l'instrument, regardant le trou qui a déchiqueté la chair. Je veux détourner le regard, mais je ne le peux pas.

J'approche mon visage le plus près possible pour essayer de voir où la fameuse balle s'est logée. L'odeur ferreuse du sang envahit mes narines.

Je fais pénétrer l'instrument pour l'attraper. Il pousse un cri contenu. Ses yeux se plissent fortement, et les muscles saillants de sa gorge se serrent. Il agrippe fortement sa cuisse, et rejette la tête en arrière.

Je tire. La balle résiste, et je dois tenir la pince fermement avec mes deux mains, pour l'enlever.

Ça y est. Je la tiens sur le bout de l'instrument. Je jette un regard curieux sur ce petit bout de métal qui s'est aplati sous le choc.

Je regarde Samuel, qui, en ouvrant le bouche, a lâché la baguette de bois. Elle est tombée violemment sur le sol, dans un tintement bien sonore.

— Il va falloir désinfecter, dit-il en montrant la petite bouteille. Il halète.

L'odeur du sang me monte à la tête. Je réprime un haut le cœur, mais j'obéis. La bouteille dégage une forte odeur chimique lorsque je l'ouvre. Il m'indique d'en verser le contenu sur la blessure, ce que je fais.

Cette fois-là, il ne crie presque pas. Je pense qu'il est tombé sans connaissance pendant quelques minutes. Je n'ose plus bouger. Je repose le flacon, pensant qu'il est peut-être mort.

Les larmes coulent le long de mes joues, silencieuses. J'ai peur qu'il ne reprenne plus jamais conscience.

Je reste à côté de lui, sans bouger.

Les minutes s'écoulent, et le sang continue de couler. Je ne sais pas quoi faire.

Je vais bien.

Il va bien.

Tout va bien.

Je me répète cela sans cesse.

Je regarde un moment la pendule. Maman rentrera bientôt. Elle saura quoi faire.

Mais elle ne revient pas. 18 heures. Elle n'est toujours pas là. Maman n'est jamais en retard. Je commence à me dire que quelque chose ne va vraiment pas.

C'est à ce moment-là qu'il reprend connaissance. Il ouvre les yeux, en proie à la panique, cherchant son air.

Je pose instinctivement ma main sur son torse pour l'empêcher de se lever. Il s'adosse de nouveau à la chaise, passant l'index et le pouce de sa main droite sur ses yeux, comme pour les défroisser.

— C'est bien, c'est bien, dit-il en contemplant mon travail. Il va falloir recoudre. Je peux le faire tout seul.

Je m'écarte, tandis qu'il prend du fil et une sorte d'aiguille. C'est vraiment comme faire de la couture, et mes yeux sont rivés sur ses gestes. Il sue toujours, et grimace de douleur, mais je pense que le pire est passé.

Il ne dit rien pendant un moment, même après qu'il ait achevé de se soigner.

Je n'ose pas lui poser de questions. Je me demande ce qu'il lui est arrivé, et surtout pourquoi il n'est pas allé à l'hôpital. Et ma mère ?

Je guette la porte d'un air anxieux, et il semble le remarquer.

— Hey ! Viens là, me dit-il doucement.

Je m'approche sans réfléchir. Avec son bras valide, il me presse contre lui. Son torse me semble énorme par rapport à mon corps si frêle. Il sent le sang et la sueur. Je me mets à pleurer, m'abandonnant pour la première fois à toutes les émotions que j'ai toujours contenues.

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