Sur la terre de Ki, Kaldar est un ajout récent à un ensemble de mythes très anciens. Il s'est imposé comme le dieu de la vérité et de la sagesse, capable de révéler le sens caché des choses. Il est aussi, grâce à son savoir, le seul à même de juger les hommes – et les dieux.
Les peuples de Ki ont un proverbe que partagent à la fois les enfants d'Enki et d'Enlil : « Utu voit. Kaldar sait. »
Avant l'introduction du culte de Kaldar, Utu et Aton ne faisaient qu'un : le dieu-soleil. Les adeptes de Kaldar sont parvenus à dissocier les deux, remettant Utu à sa place dans le panthéon initial, tandis qu'Aton devenait le pendant négatif de leur dieu-vérité.
Adrian von Zögarn, Notes sur mes voyages
Zor écrasait les armées de Lydr. D'un geste du bras, il fauchait les jambes des chevaux, broyait dans ses mains les soldats en armure comme des noix. Ils se déversaient sur lui avec une régularité d'insectes. Il ne faiblissait pas, mais n'avançait plus !
« Tu t'opposes à l'ordre des choses lui-même » jugea le roi Clemn.
Le monarque bedonnant, bouffi d'un costume ridicule, le dominait d'une falaise. Zor chercha autour de lui une lance pour l'embrocher sur place ; mais il n'arrachait aux soldats de Lydr que des pieux de bois misérables, qui se brisaient entre ses doigts.
« Tu cherches à remonter le cours d'un fleuve qui t'emporte. C'est impossible. Tu es fou. Tu t'épuiseras toujours ; tu perdras toujours.
— Assez ! » s'exclama Zor.
Il leva la tête hors de la mêlée grouillante. De colère, ses veines éclataient presque. Le monde lui-même devrait se soumettre à son courroux !
« Les dieux existent, dit Clemn. Tu le sais. Mais leur pouvoir ne se transmet pas aux mortels, non. En revanche, les rois comme toi et moi rêvent du pouvoir de l'atman. Celui-là est le seul capable de prendre la mesure de la volonté de l'humain. Toi, Zor, ta volonté est grande, mais tes mains sont vides. »
Il serra les poings.
« Assez ! cria le roi. Terre et ciel, je vous ordonne ! Que la tempête souffle sur Lydr ! Que mes armées surgissent du sol et m'apportent la victoire !
— Tu es fou » répéta Clemn.
Mais la terre et le ciel grondèrent comme mille chutes d'eaux. Ils lui répondaient ! Sa volonté avait prise sur l'univers !
Des marécages de Xiloth surgissaient les silhouettes de ses nouveaux guerriers, des hommes d'argile massifs et puissants, dont les lignes marchèrent bientôt derrière lui.
Clemn se retourna vers sa ville. Une tornade en arrachait les tours comme on effrite du sable.
« Je déclare ce monde mien ! proclama Zor victorieux. Toi, outrageux Clemn, je te condamne à mort ! »
Jilèn le secoua, le forçant à ouvrir les yeux. Ils étaient tous deux à demi allongés contre un tronc sec, écailleux, en attente du moment propice pour entrer à Lydr, par les chemins dérobés qu'empruntent les assassins.
« Tu dormais, annonça-t-elle à voix basse. Qu'y a-t-il ? Tu sembles de bien bonne disposition.
— Ma colère sera l'instrument de ma victoire, dit Zor.
— Elle est plus souvent le premier pas vers la défaite. »
Elle rabattit sur son visage un masque de tissu noir. Sa silhouette agile se confondait avec l'ombre des grands cèdres. Il y eut un geste non loin d'eux, un signe ; ils pouvaient avancer. Un des derniers soldats de Xiloth, pratiquement invisible dans l'obscurité, leur ouvrait la voie. Il était vêtu de noir, jusqu'au visage maculé de bitume.
