Comme dirait Platon, dans toute bonne histoire, il faut qu'un personnage se nomme Socrate.
Adrian von Zögarn, Traité de voyagisme II
Après avoir épaté les jeunes par ses compétences musicales, Adrian s'attira la bénévolence des plus âgés et des chefs grâce à ses talents de conteur.
Ce soir comme les quinze précédents, il revêtit les habits d'un acteur de théâtre. Il grandit ses épaules, gonfla sa voix, occupant d'emblée l'enveloppe de lumière qu'offrait le feu de camp. Le ridicule avait quitté ses mouvements et ses expressions. Il ne jouait désormais plus la comédie, mais la vie elle-même.
« Mesdames et messieurs, renommés enfants d'Enlil de la tribu de Málem, l'heure est venue pour moi de vous raconter une histoire.
J'ai beaucoup voyagé. J'ai beaucoup vu, beaucoup vécu, certes. Il s'agit là d'une histoire que l'on m'a rapportée. Ne croyez pas pour autant qu'il s'agit d'une affabulation ! Votre cœur vous dira que seule la vérité sort de ma bouche ; les dieux m'en sont témoins. »
Le jour même, Jilèn avait participé à une fructueuse chasse à l'antilope. Ses compétences devaient avoir marqué les autres nomades ; on n'entendait plus guère Kira se plaindre de leur présence. L'aura d'Adrian agissant toujours, le prétexte des élixirs contre la calvitie n'avait pas fait long feu.
Le positionnement des Málem autour du feu était riche d'enseignements. Rang social, réseaux d'amitiés, acceptation des uns et des autres se trouvaient offerts à la sagacité du conteur enhardi, qui profitait de cette occasion pour dresser un rapide état des lieux. Il n'y voyait que bons augures. Jilèn était ainsi incrustée, avec Almena, au cœur d'un groupe de jeunes Málem fascinées par leur aisance à la chasse et au combat, pour qui elles incarnaient deux héroïnes surréelles.
« C'est une histoire bien sombre que je m'apprête à vous conter, enfants d'Enlil. Elle appellera peut-être à remettre en question les fondements de votre savoir. »
Il ménageait ses respirations et ses silences, certain de prendre leur attention dans ses filets, drapé de mystère, jouant d'effets théâtraux, sublimé par la lente montée des émanations de la nuit.
« Commençons.
Il était une fois, un homme.
Cet homme, modeste pêcheur, vivait seul dans une maison de bois construite des mains de ses pères, sur le delta d'un fleuve.
Sur quel monde se trouvait-il, sur quel fleuve, je l'ignore, et cela n'a pas d'importance. »
L'air alourdi donnait à ses paroles un fond sonore, comme l'écho lointain d'un chant a cappella.
« Tous les jours, cet homme plaçait des lignes et en relevait d'autres. Il vivait des produits de sa pêche et du commerce de ces produits. Il n'était pas tout à fait seul ; car nombre de marchands venaient négocier les fruits de son art. Il n'était pas malheureux, il ne souffrait ni du froid, ni de la faim. Sa vie était calme. »
Adrian ne pouvait pas s'empêcher de mimer l'individu, jouant avec les ombres comme des acteurs silencieux de sa pièce. Un geste des mains et un poisson sautait hors de l'eau. Il faisait les cent pas, s'asseyait sur le rebord d'un fleuve invisible, contemplait un horizon perdu dans la nuit.
« Vint un temps où rien ne sembla plus le satisfaire.
Ce quotidien devint bientôt insupportable. Non que l'homme ait le loisir de s'ennuyer. Il fallait qu'il travaille toujours pour assurer sa subsistance. Mais tout ceci lui sembla vain. Il omit de relever les lignes. Les poissons moururent sur place. Son entreprise périclita. Il passait de plus en plus de temps ailleurs que chez lui, sur des routes, dans des fêtes de village, aviné parfois, à rechercher ce qui lui manquait véritablement.
