Irréversible.
C'est un mot lourd. Très lourd. Jugez plutôt :
La vieillesse est irréversible. La mort est irréversible. La disparition d'une espèce rare est irréversible.
En voyant Zor, ce fut le premier mot qui me vint à l'esprit. Son état était irréversible.
Il était perdu ; nous étions donc perdus aussi.
Jilèn, Mémoires
Il avait changé. Son timbre de voix, méconnaissable, témoignait d'interminables nuits passées à hurler tel un chien-loup retournant à l'état sauvage ; à appeler sans cesse à l'intervention des dieux, de ses ancêtres, des forces du jour et de la nuit.
Des loups de garde se coulaient à ses côtés. Leur corps se couvrait maintenant d'écailles indestructibles. Une langue de serpent pointait entre leurs mâchoires venimeuses.
Plusieurs golems immobiles l'entouraient en muraille, de véritables statues, mains jointes sur des épées sorties de la terre en même temps qu'eux.
« Tu vois, Jilèn, mon amie, tu es partie mais je ne suis pas seul. J'ai une armée avec moi. Je vais maintenant reconstruire mon empire. »
Adrian vit la main de la jeune femme se refermer sur son cimeterre émoussé. Zor leur apparaissait en majesté, colosse à cape et couronne, auréolé des lauriers de l'invaincu. Eux deux, au contraire, s'étaient traînés dans les cendres et la poussière, comme des survivants de Gomorrhe.
« Pourquoi Samera ? s'exclama-t-elle. Cette ville ne t'a rien fait ! »
Zor grimaça.
« Toutes ces cités sont de la même engeance. Les enfants d'Enki ont toujours conspiré contre Xiloth. Certes, Samera ne m'a pas ouvertement défié. Mais quand j'étais dans le besoin, sont-ils venus m'aider ? Qui est venu m'aider, d'ailleurs ? Personne. Pas même toi. Tu m'as abandonné. Seuls mes ancêtres sont venus me sauver. »
En disant cela, il posa un bref regard sur un golem difforme et trapu qui attendait à ses côtés. Ce dernier émit quelques sifflements que Zor semblait reconnaître comme de véritables paroles.
« Tu as raison, Statma. Je vous reconnais, Adrian von Zögarn, envoyé des dieux. Vous aussi, vous m'avez refusé votre aide. Conspirez-donc vous avec Jilèn pour me tuer ? »
Adrian savait que Zor ne pouvait plus être raisonné. Il évoluait maintenant dans un autre monde, un monde fantasmé qu'il avait amené à la vie grâce au pouvoir de l'atman.
« Qu'avez-vous fait de Xiloth ? l'interpella-t-il.
— Xiloth était perdue, dit le roi avec un geste de dédain. Mes ancêtres ont reconnu que cette ville devait disparaître. Les dieux ont prétendu que je serais le dernier de ma lignée ; je le dis devant vous, en réalité, je serai le premier. Je rebâtirai ma capitale dans ces plaines, sur les cendres de Lydr, de Samera, de Zarith et sur les ossements de tous ceux qui ont tenté de me détruire. Les vôtres y compris.
— Essayez toujours, dit Adrian.
— Pas aujourd'hui. Je pars pour Lydr.
— À quoi est-ce que tout ceci vous sert ? rétorqua l'alchimiste. Que vous importe d'être roi d'une terre dévastée ?
— Une fois que cette guerre aura pris fin, mon royaume pourra prospérer. »
Nouveau sifflement de la part du golem. Zor détourna le regard vers le ciel, en direction du demi-disque brumeux d'Ereshkigal. Avatar de la déesse des profondeurs, la lune semblait approuver silencieusement ce déchaînement de folie.
