Le mal s'avance en plein jour, mais les hommes regardent ailleurs.
La colère des fous noircit le ciel, mais les hommes regardent ailleurs.
Les griffes des démons emportent les premiers d'entre eux, mais les hommes ont le dos tourné.
Jilèn, Méditations
« Halte. Qui êtes-vous, et d'où venez-vous ? »
Adrian avait eu quelques doutes en approchant, quelques craintes ; Jilèn serait peut-être reconnue. Mais quand bien même on aurait aperçu son visage et fait mille copies du portrait de la meurtrière, Lydr avait de nombreuses autres préoccupations. La ville, prise dans un imbroglio politique depuis la mort du roi Clemn, s'assombrissait comme un arbre sans eau.
« Je suis Adrian von Zögarn, alchimiste, scientifique, philosophe, médecin, poète, inventeur, artiste peintre, botaniste, etc., et je suis porteur de nouvelles graves, urgentes et de la plus haute importance. »
Deux paires d'yeux suspicieux détaillèrent son accoutrement abîmé, le sang qui collait sa chemise à son corps, la cendre qui noircissait ses tempes et salissait ses cheveux.
« Vous avez l'air d'avoir passé un sale quart d'heure, dit le garde à plumes, mais ce n'est pas notre problème, encore moins celui de Lydr.
— Dans quelques heures tout au plus, le problème ouvrira votre muraille comme le fourmilier qui chasse les termites, et il massacrera votre ville sans distinction. Qui dirige Lydr depuis la mort de Clemn ?
— C'est toute la question.
— Alors, à qui puis-je m'adresser ?
— Vous pouvez essayer le Parlement, mais il doit être encore en délibération.
— « Encore » ?
— Ces vieux schnoques ne font que ça depuis trois mois, depuis que le régent a jeté l'éponge. Ils cherchent un successeur. On a un nouveau volontaire tous les jours ; tous les coups sont permis, ils jouent à qui sera le dernier en lice.
— Je vois. Auriez-vous la bonté de m'indiquer le chemin, mon brave ? »
La nouvelle n'avait pas pu traverser la steppe plus vite qu'Adrian et Jilèn. Inconsciente, Lydr sombrait dans l'indolence d'un soir de demi-saison. Noyés dans l'incertitude politique, les habitants désabusés pariaient sur le résultat de la prochaine session du parlement. D'un comptoir d'auberge à l'autre, on se jetait des noms sans signification pour les étrangers, ceux d'hommes que l'Histoire oublierait vite, quand elle les aurait enterrés dans les cendres de leur ville.
Jilèn serra les dents à l'approche du palais. Elle était responsable de tout, de cette confusion comme de la menace qui rampait sur la terre de Ki ; ou du moins le croyait-elle. Adrian chevauchait en tête ; ils furent arrêtés net par des gardes moins affables que ceux de l'entrée, bien mieux armés. Des hallebardes se croisèrent devant eux. L'alchimiste mit pied à terre et affronta l'invective.
« Où est-ce que vous allez, tous les deux ? s'exclama la cheffe des gardes. Le palais n'est pas à visiter.
— Nous sommes porteurs d'un message de haute importance, qui doit être délivré au Parlement sans plus attendre.
— Je regrette, adressez-vous à l'officier de garde ; cela attendra bien demain.
— Une tempête s'approche de Lydr et vos murs n'y résisteront pas. Cette nuit encore, vous pouvez choisir de l'oublier. Demain, lorsque les morts se relèveront de leurs tombes pour vous emporter dans le monde souterrain, vous connaîtrez le regret. »
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La Colère du Roi
FantasySon royaume s'effondre. Il est à bout de souffle. Autour de lui, la terre de Ki sombre dans la décadence. Les hommes et les dieux conspirent dans son dos. L'histoire s'apprête à le moquer comme un faible, un incapable, un sot. Grande est la colère d...