Un homme est venu ici, en ces lieux mêmes. Il disait se nommer le roi-sorcier Zor. Aide-moi, m'a-t-il dit. Je t'élèverai des temples. Je te construirai des autels et j'y sacrifierai des peuples entiers. Je bâtirai pour toi des palais d'or. Je marcherai sur l'univers tout entier en criant ton nom.
Je lui ai dit que je n'en avais que faire.
Des jours passèrent. Des semaines, des mois, des années peut-être.
Entouré de ses loups, Zor ne sortait plus de la salle du trône. Il ne se levait de son siège que pour tracer sur le sol des symboles appris dans des ouvrages d'occultisme, avec un morceau de charbon.
Il partageait la nourriture de ses animaux. Il buvait avec eux l'eau de pluie tombée du plafond dans une vasque et mordait à pleines dents dans les proies qu'ils chassaient pour lui, principalement des varans. Les loups se contentaient des restes.
Je suis maintenant devenu moi-même un loup, se disait-il.
Le dernier archiviste de la bibliothèque occulte de Xiloth était mort dix ans auparavant. Dans cette petite salle poussiéreuse, qui désormais prenait l'eau, les grimoires remplis de secrets se décomposaient sur place. En sauvant quelques-uns de ces trésors, en parcourant leurs pages, Zor espérait trouver une solution à son calvaire.
Dans l'eau trouble de sa boisson, dernier reflet aux alentours, il se voyait maigrir et ses cernes se creuser. Mais il ne pouvait pas mourir ! Pas encore !
Alors il traçait des cercles et des symboles. Là où le texte préconisait une chèvre ou un bouc, il sacrifiait un rat et répandait son sang. Là où l'ouvrage demandait une pleine lune, il ignorait tout du jour et de la nuit. Il prononçait avec peine les formules occultes, espérant que malgré son manque d'expérience, les forces de l'au-delà, les esprits du monde souterrain, ceux qui arment le bras des désespérés, lui viennent en aide.
Il aurait dû garder auprès de lui cet alchimiste, ce von Zögarn, et lui soutirer ses secrets.
Zor se maudissait lui-même, mais surtout, il maudissait Jilèn qui l'avait trahi ; il maudissait Clemn qui, de l'au-delà, semblait encore diriger contre lui les ficelles du destin. Même absents, ses ennemis l'accablaient.
Ses ancêtres restaient sourds à ses appels.
Parfois, il s'endormait. L'espace s'effilochait alors. Les yeux verts de ses loups perçaient une nuit étoilée. Il avait le sentiment de se trouver infiniment proche d'autres mondes, d'autres sources de pouvoir dans lesquelles il pourrait puiser, d'une énergie dont il pourrait se repaître.
Enfin un homme parut. Il poussa la porte de la salle ; sa capeline noire se découpa dans une lumière aveuglante pour le troglodyte qu'était devenu le roi.
D'une voix rauque et sèche, crachant des glaires entre deux mots, Zor lui lança :
« Es-tu un dieu, ou l'envoyé d'un dieu ?
— Ni l'un, ni l'autre. »
L'homme se pencha sur lui. Car Zor ne se levait plus ; il allait à quatre pattes de ses livres à ses cercles d'occultisme.
« Et toi, es-tu un homme ?
— Je suis bien plus que cela, grogna le roi.
— Voilà ce que je souhaitais entendre. Tu as survécu ici pendant des semaines et tu aurais survécu encore longtemps. Ton corps voudrait-il se réduire en poussière que ton esprit l'en empêcherait. Tu es fort de ta volonté, Zor. Il ne te manque que le pouvoir que tu mérites.
