Comme partout dans l'histoire, l'esprit humain simplifie jusqu'au concept. Il ne garde que les os. Qui retient encore que derrière Almena se trouvait une alliance unique dans l'histoire de Ki ? Les uns sont trop occupés à lui bâtir des statues, les autres à méditer sur des textes qu'elle n'a pas écrits. En substance, tous ramènent cette histoire à cette d'une personnalité miraculeuse, et omettent que leurs parents faisaient partie de ce miracle – qu'ils ont eux aussi été transformés.
Adrian von Zögarn, Méditations parapsychiques
Kira n'avait jamais vu un tel attroupement. Le feu de camp était si vaste qu'il fallait deviner la présence d'autres hommes et femmes de l'autre côté du rideau ondulant, qui éclairait comme un phare. Il ne s'attendait pas à ce qu'autant de tribus dépêchent leurs membres les plus sages.
Une fois formé le grand conseil, le temps s'était élargi ; la discussion tournait autour de considérations quant aux fils d'Enki, aux bouleversements de l'échiquier de pouvoir des cités, sans jamais mentionner le roi Zor – alors que toutes les lèvres balbutiaient son nom.
Enfin, on appela Kira. Le jeune homme avait une journée de repos derrière lui. Il se sentait prêt à repartir seul, sûr que les chefs ne l'écouteraient guère, trop occupés à la gestion de leurs troupeaux, aux disputes entre tribus, au commerce avec les cités. Certains avaient traîné des pieds pour participer à cette réunion et ils comptaient en profiter pour expédier les affaires courantes. D'autres s'ennuyaient déjà et le montraient ouvertement.
Kira n'avait jamais été doué pour raconter des histoires, pas comme le volubile Adrian, pourtant son discours fut des plus mémorables. Il ne raconta pas seulement ce qu'il avait vu, mais ce qu'il avait senti ; l'odeur de la mort remontant des profondeurs, le regard des morts ramenés à la vie dans leur gangue d'argile, et cette terre où le pied s'enfonçait. Cette terre vivante qui réclamait de nouveaux soldats pour l'armée de Zor.
Il sentit le trouble naître au fur et à mesure de son allocution, mais quand il eut fini, le calme revint sur les visages.
Un des chefs posa alors la question impitoyable :
« Quelqu'un a-t-il un tarot à trois bras ?
— Moi » dit Valeria.
Elle avait mis ses affaires en ordre pour le départ, confiant son statut au sourcier de la tribu, qui l'assistait souvent. Valeria semblait mille fois plus fragile sans son maquillage exagéré de druidesse, sans ces étoffes qui la faisaient paraître grande, inaltérable. Il se souvint qu'elle, Almena et lui avaient presque le même âge.
« Qui s'oppose ici à ce que tu nous en fasses la lecture, afin de déterminer si Kira nous dit la vérité ?
— Je ne mens pas, protesta le jeune homme.
— Il existe deux formes de mensonge. Le mensonge de duplicité et celui auquel tu crois malgré toi. Nous devons savoir vite ; seul le tarot permettra de nous en assurer. Êtes-vous d'accord ?
— Je suis d'accord » répondit Valeria.
Quelques hochements de tête confirmèrent. Kira ne croyait pas à toutes ces sornettes, voire, se tenait prêt à les maudire. Maudit tarot qui envoyait Almena sur un destin trop grand pour elle, avec le monde entier pour adversaire !
On fit silence. La druidesse s'avança entre les têtes curieuses. Elle ouvrit la boîte marquetée qui contenait le tarot, déplia un linge, posa le paquet de cartes.
