Et je savais, en mon for intérieur, que Zor était avant tout un être brisé.
J'ai rencontré plus tard d'autres Zor. Samaël, notamment. Tous engagés dans la même spirale de destruction, qui emmènent avec eux ceux qui les entourent...
Je reconnais ce fait. Je laisse le pardon aux hommes et l'absolution aux dieux ; pour ma part, je me contente, à mon échelle, d'oblitérer les démons.
Adrian von Zögarn, Notes sur mes voyages
Zor croisa les bras.
Son esprit avait dérivé un instant sur les terrains fertiles de son imagination. Il s'était vu menant une bataille difficile et terrifiante, où chaque décision de sa part pouvait lui coûter la victoire, où derrière chaque mouvement se trouvait un piège, une feinte. Une bataille menée contre le plus grand des stratèges, une conquête qui ne se gagnait pas, mais s'arrachait, au prix d'efforts surhumains, source d'un savoir que lui envierait l'Histoire. L'homme ne dirait jamais plus « un stratège », mais il dirait « un Zor ». Il ne dirait plus « un empereur », mais « un Zor ». Il ne dirait plus un dieu, mais...
Depuis que l'armée d'argile s'était levée pour lui, ses adversaires le décevaient. L'alliance contre-nature des fils d'Enlil et d'Enki, pour historique qu'elle soit, ne dépassait par le stade du ridicule. Les uns avec leurs cris de guerre aigus, leurs rituels de bataille, leurs colifichets clinquants ; les autres avec leurs armures où s'infiltrait le sable, leurs plumes de paon inutiles. Étouffés par tous ces ornements, ils nageaient dans la sueur de leurs efforts vains et de leur peur dévorante.
« Dis-moi, Statma, aurai-je jamais des opposants à ma mesure ?
— L'univers est vaste, seigneur. Vous verrez bien plus que ce que votre imagination ne peut concevoir. Vous verrez des vaisseaux traverser les cieux infinis qui séparent les mondes, propulsés par la lumière. Vous verrez des montagnes qui volent, qui marchent, qui nagent ; vous verrez les derniers sanctuaires des dieux, dont vous expulserez ces immortels séniles. Tout cela, vous verrez ; tout cela vous sera donné.
— Bien. »
L'idée de se jeter dans la mêlée le démangeait. Non pas pour changer l'issue déjà acquise, mais simplement pour se divertir.
« Lorsque nous serons victorieux, Statma, ne fais aucun prisonnier parmi les guerriers. Que le peuple de Zarith se rassemble devant moi ; je lui parlerai alors. Seule exception : je veux que parmi ces femmes et ces hommes qui me défient, un seul être humain soit épargné. Ce sera Jilèn, ce sera cette nomade qu'ils vénèrent, ce sera Isowen, ou ce sera l'alchimiste. Un de ces cinq-là fera l'affaire. Si ce n'est pas possible, prends-en un autre.
— Quel est votre souhait, seigneur ?
— Je veux que cet humain soit capturé. Il m'accompagnera désormais sur le chemin de ma gloire, et de mon ennemi juré, j'en ferai un garde fidèle. Je reconstruirai ce que Jilèn avait été pour moi ; mais je maîtriserai mieux ses sentiments ; jamais plus je ne serai trahi.
— Ce que vous demandez sera accompli, seigneur. Si tant est qu'un de ces humains se laisse prendre.
— Fais selon les possibles. »
Un mauvais vent agitait leur flanc droit, dispersant de grandes rasades de poussière, comme si Enlil donnait des coups de pieds dans le sable sédimentaire. L'océan si proche, la saison des pluies dans la steppe, tous deux n'y faisaient rien ; le combat se déroulait sur une terre sèche. La peau des golems se craquelait et leurs membres de brisaient sans se réparer, ralentissant leur avancée inexorable. Impossible d'en appeler de nouveau ; cette matrice de pierre et de sable refusait d'éructer de nouveaux bulbes de glaise.
