Je n'avais pas prévu de me rendre à l'hôpital pour une coupure. Ma maîtrise dans les onguents m'apportait tout ce dont j'avais besoin pour panser mes blessures dans la majorité des cas. J'avais une sainte horreur des établissements publics, quelle que soit leur fonction. Néanmoins, pour moi, il y avait des opportunités partout et j'envisageais de profiter de ce trajet afin d'en apprendre davantage sur la serveuse. Pour me fondre dans la faible masse humaine de cette bourgade, la démarche la plus judicieuse n'était pas de rester distante, mais de créer des liens. Je ne possédais pas ce talent. Les relations sociales me demandaient des efforts bien plus grands que d'ôter une vie. Sylvia attirait mon attention, et cela se produisait trop rarement pour que je l'ignore. Nous nous rendîmes sur le parking accolé à la banque. Une Audi S5 Coupé se déverrouilla et je m'installai sur le siège sport. Sacré véhicule pour une petite employée dans une ville paumée ! Un salaire de serveuse ne permettait pas de se payer les vêtements et les accessoires luxueux qu'elle arborait. Elle se déplaçait dans une voiture achetée sur commande, au vu de sa couleur rouge sang.
— Splendide voiture ! attaquai-je en frôlant l'accoudoir central en cuir nappa.
— Je l'adore. Mon ami en avait assez que je roule dans ma vieille Twingo et me l'a offerte pour mon anniversaire.
— Sympa, le petit ami.
— Ce n'est pas tout à fait mon petit ami, chuchota-t-elle en rougissant.
Que cachait-elle qui pouvait m'être utile ?
— Les hommes mariés, c'est toujours compliqué, essayai-je.
— Oh non, il n'est pas marié. C'est un peu...
— Désolée. Je ne voulais pas vous mettre mal à l'aise.
— Tutoie-moi, je t'en prie. (Sa paume se posa sur mon avant-bras.) Ce n'est pas ça.
Quand elle démarra, ses mains enserraient si fort le cuir du volant que ses phalanges blanchirent. Il y avait matière à creuser d'après la tension qu'elle dégageait, mais je n'avais aucune envie de la braquer dès le départ. Ses informations pouvaient tout à fait s'avérer insignifiantes pour ma mission. Après plusieurs minutes de silence, je repris :
— Ça fait longtemps que tu habites ici ?
— Depuis toujours ! soupira-t-elle, résignée.
Une mèche châtain tomba devant ses yeux. Leur marron formait une combinaison parfaite avec le caramel de sa peau. Son physique devait constituer un atout indéniable pour le montant de ses pourboires. La gentillesse qu'elle dégageait correspondait à l'aura que je captais. C'était bon signe pour elle, même si je ne lui faisais pas confiance pour autant.
— Pourquoi rester à Montbazin si tu en souffres autant ? m'étonnai-je.
— Mon ami habite ici et, même si je sais que tout sera extrêmement compliqué entre nous, je n'ai pas envie de le perdre.
— J'espère qu'il est conscient de tes sentiments et de ton sacrifice ?
Son amour pour lui était si pur et intense qu'il m'oppressait. Son aveu titilla une partie, en moi, à laquelle mon esprit refusait d'accéder. Des ombres nimbaient un pan entier de mon passé. De mes vingt à vingt-sept ans, j'avais été la Main de Cornélia, la prêtresse des Filles d'Odin, sur Derweid, dans une autre dimension. Trois ans avant ce braquage, j'avais quitté cette planète pour lui échapper. J'ignorais pourquoi elle voulait ma mort, car, à la suite d'un accident, j'avais perdu la mémoire. Lors de plusieurs tentatives, j'étais parvenue à extraire quelques bribes d'émotions ou de ressentis, mais je ne les raccrochais à aucun souvenir précis.
Sylvia appuya sur le bouton de l'autoradio. La voix de la chanteuse du groupe Évanescence me harponna avec son timbre si particulier.
— Tu vas bien ? Tu trembles, s'inquiéta Sylvia en posant sa main sur mon avant-bras avec douceur.
— Ça doit être le contrecoup de la banque, mentis-je.
Je me blottis dans une bulle protectrice métaphysique afin de ne plus éprouver les sentiments de la serveuse pour son petit ami. Merci pour les réminiscences...
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1 - Dissonance
FantasyJe suis Siobhan, une sorcière Fille d'Odin, le Fléau. Tueuse à gages froide et insensible, personne n'a envie de croiser mon chemin. On me paye cher pour débarrasser la Terre des monstres. Et je ne boude pas mon plaisir, surtout quand ce sont des va...
