Chapitre 9 Partie 3

32 2 0
                                        

— Ta gueule, Alex ! Qui es-tu ? recommença-t-il en s'approchant de moi.

Je parcourus la salle des yeux afin de voir si les autres vampires s'étaient décalés et si je pouvais partir, en vain. J'optai pour ma stratégie habituelle : donner un peu de ma personne. Mes bras relevés en défense, je fis de minuscules pas et arborai un masque de victime effrayée. De sa main, il poussa mon poing et m'attrapa la taille en pivotant pour se retrouver derrière moi. Enserrée par ses bras, ma cage thoracique était à la limite du broyage. Pourquoi était-il si furieux ? Il exagérait, je n'avais pas fait tant de dégâts que ça à son lieutenant et je n'étais qu'une simple humaine...

— Tu as trois secondes pour me répondre. Après ça, je m'occuperai de toi, et je te garantis qu'il ne restera même pas un corps pour prévenir de ta fin tragique ! siffla-t-il au creux de mon oreille.

Punaise, je l'avais sacrément mis en rogne ! Quelle que soit sa fonction, il manquait sérieusement de sang-froid. Son essence picota la mienne et son action se mua en des caresses métaphysiques. Je devais dégager au plus vite, car il me faisait éprouver des sensations jusque-là inconnues et ça finirait mal...

— Je m'en moque, il n'y a personne à prévenir !

J'inspirai profondément afin de gorger mes poumons d'air, puis les vidai d'un coup. La technique me permit de gagner quelques centimètres d'amplitude entre mon buste et son torse. Telle une anguille, je me faufilai et m'écartai, dos à lui. Ses doigts se fermèrent sur mon haut de jogging, qui s'arracha. Mon pull et ce qu'il restait de mon tee-shirt restèrent entre ses mains. Ma brassière de sport constituait mon unique vêtement au-dessus de la taille. Un mouvement de recul et un hoquet de surprise gagnèrent Alexander et Arthur. Je me moquais de leurs regards à la fois pleins d'interrogations et de pitié. Je pivotai pour faire face au corbeau et découvris le sien redevenir mordoré. À moitié nue, ma peau témoignait de mon passé. Une immense brûlure couvrait mon corps de mon épaule jusqu'à ma cuisse droite. Au niveau de ma taille, une zone indemne formait une empreinte palmaire. Le chef du district scruta ma brûlure, et ses sourcils bruns s'arquèrent. Les autres vampires semblaient compter le nombre de cicatrices issues de coups de couteaux, de ceintures et de marques de mégots. Celles-ci remontaient à l'époque où je servais de cendrier à une de mes familles d'accueil. Je profitai de cette distraction pour glisser sous les cordes, puis sans m'arrêter, j'enjambai le comptoir de l'accueil. J'enclenchai le chien du fusil, le pointant dans leur direction. J'avais bousculé Emilio afin de prendre son arme et, pétrifié, il resta sans voix prostré contre le fond de l'accueil. Le corbeau jeta les lambeaux de mes vêtements sur le côté en pestant. Il vola plus qu'il ne sauta par-dessus les trois cordes et atterrit sur le sol avec grâce.

— Va chercher mes affaires. Grouille-toi ! criai-je à Emilio en lui secouant l'épaule de ma main libre.

Il partit vers le vestiaire et dépassa le corbeau, qui glissait vers moi tel que sa nature de prédateur l'y prédisposait. Edgar tenta de lui poser la main sur l'épaule, mais il la repoussa.

— Tu es une guerrière, articula-t-il en me toisant.

— Survivante serait un terme plus exact !

Je devais trouver rapidement une diversion pour pallier mon manque d'humanité. Je farfouillai le pot à crayons tout en pointant le fusil dans la direction du vampire, qui se rapprochait dangereusement. J'allais utiliser leur mythe pour minimiser ce qui était en train de se produire et retrouver un semblant de comportement effrayé.

— Tu crois que ton arme va me tuer ? ironisa-t-il.

Il s'avançait avec lenteur avec une lueur sauvage dans les pupilles.

— Que t'arrive-t-il ? C'est une humaine, mais calme-toi ! ordonna Alexander, visiblement étonné et inquiet au vu de son empreinte vibratoire.

— Je suis très calme, chuchota le corbeau en me scrutant.

Les vampires se dévisagèrent et n'avaient pas bougé d'un pas.

— Arrête-toi ou je tire ! annonçai-je en remontant le canon.

Je n'arrivais pas à trouver ces fichus crayons.

— Tu seras morte avant, gamine, articula-t-il avec une esquisse de sourire qui dévoila deux canines trop longues pour un humain.

— Si je te vise en pleine tête, ça te ralentira assez pour que je me sauve ! formulai-je avec assurance.

J'avais trouvé deux crayons à papier. La situation était tendue et compliquée. Je ne pouvais pas tuer le numéro 1 ou 2 du district sans griller ma couverture et pourtant, je devais le stopper avant que ce malade m'attaque. Je n'avais jamais rencontré un chef si irrationnel, surtout en plein lieu public. Les vitrines de la salle de sport étaient fumées, mais les halogènes rendaient visible l'intérieur aux badauds. Je n'y comprenais rien... Qu'avais-je fait pour le mettre dans un tel état de fureur ?

— Tu as trouvé de quoi écrire ton testament ! s'exclama-t-il en désignant les crayons de son menton.

— Tu es bien sûr de toi, le corbeau.

— Ce n'est pas « le corbeau », je m'appelle Corbeau, pouffa-t-il.

— Pourquoi tes potes n'interviennent-ils pas ? demandai-je, pour gagner du temps afin que le propriétaire revienne avec mes affaires.

— Ils ne bougent pas parce que je ne le leur ai pas demandé. Que penses-tu parvenir à faire ?

Emilio revint enfin. D'un signe de tête, Corbeau lui donna son accord pour qu'il m'apporte mon sac. J'espérais qu'il ne me le lancerait pas. Par chance, il le déposa sur le comptoir. Son fusil calé sur l'épaule droite, et les crayons à papier dans la main gauche, je me tenais aux aguets. Avec un sourire carnassier de plus en plus prononcé, Corbeau avançait comme pour me faire languir. Son teint hâlé tranchait avec la luminosité dorée de ses iris. Sa puissance de plus en plus intense me procurait des frissons et j'eus un recul qu'il remarqua. Il prenait son pied, le salaud... et moi, j'enrageais, d'un coup ! La peur n'était pas à l'origine de mes frissons, non. J'éprouvais du désir. J'étais excitée par son énergie, par ce macchabée ! Impensable !

— J'ai l'attention du chef des putréfiés rien que pour moi ! l'asticotai-je en représailles.

Son sourire s'effaça et il bondit dans un grognement. Edgar, Arthur et Alexander se précipitèrent au même instant. Un coup de feu résonna dans la salle de sport. Corbeau baissa la tête sur sa poitrine.

— Mais..., bafouilla Alexander.

Tous les vampires me dévisagèrent, estomaqués. Corbeau constata que les deux crayons en bois logeaient dans son cœur et qu'un trou aérait partiellement ses intestins. Je n'avais volontairement pas tiré dans la tête, car je ne voulais pas le tuer. Pas pour le moment. Au vu de sa puissance, il survivrait sans difficulté. Son visage se releva vers moi et le temps qu'il m'examine, je lui envoyai un coup de genou à l'entrejambe du plus fort que je le pus. Les autres vampires n'avaient pas encore bougé le petit doigt et Alexander restait stoïque. Courbé en deux, le chef du district a priori me détaillait, visiblement stupéfait. Je n'attendis pas mon reste et saisis mon sac avant de me précipiter vers la sortie. Aucun des vampires n'intervint. Juste avant que ma moto démarre, j'entendis Corbeau éclater d'un rire poussiéreux et j'entrevis les autres macchabées l'encercler, abasourdis. Je me moquais de ce qu'il trouvait drôle. Dans un crissement de gomme sur le bitume, je fonçai afin d'agrandir l'espace entre moi et ces monstres, du moins pour ce soir-là. Nous nous croiserions prochainement pour clôturer cet entretien, mais à ma façon. Non, mais... ce n'était pas un putain de mort-vivant qui allait faire capoter mon plan !

1 - DissonanceOù les histoires vivent. Découvrez maintenant