Ils étaient en train de dîner, au Ritz. Naturellement, ils n'avaient pas eu besoin de réserver. Aziraphale parlait avec Crowley. Ils souriaient tous les deux. Ils venaient d'empêcher l'Apocalypse. Ils avaient sauvé les humains. Mais pourtant, ils avaient comme un pressentiment, qui les retenait. Leurs sourires n'étaient pas complètement sincères. Aziraphale n'avait pas autant mangé que d'habitude. Crowley n'avait rien bu, pas même un verre de vin.Ils étaient partis en oubliant de payer. Le personnel les connaissait, donc ça n'avait pas été difficile de se faire pardonner. Après avoir réglé leur note, ils prirent la Bentley pour rentrer. Crowley ramena Aziraphale à la librairie. Il conduisit dans le silence le plus total. Il n'avait pas mis de musique. Il ne savait pas pourquoi.
Il avait ce sentiment au fond de lui. C'était un goût de liberté qui traînait sur sa langue, avec un fond de doute. La liberté, car il n'avait plus à retourner en enfer, ni à obéir à ses supérieurs. La liberté, parce que maintenant, il était libre de faire ce qu'il voulait. Il pouvait être gentil – avec des limites, tout de même – sans avoir peur de se faire torturer. Il pouvait, sans crainte, cesser de réprimer ses sentiments pour Aziraphale.
Mais ça, il ne l'avait pas encore fait. Il n'avait plus le courage. Pendant des centaines d'années, il avait su, il avait su qu'il aimait Aziraphale, plus que tout ce qu'il n'avait jamais aimé dans sa vie, et qu'aussi improbable que ça soit, qu'Aziraphale l'aime en retour. Pendant ces mêmes centaines d'années, il n'avait rêvé que d'une chose : pouvoir aimer, véritablement, Aziraphale.
Ce n'était pas possible lorsqu'ils étaient supervisés : un contact, infime, avec un ange pouvait conduire Crowley à de graves sanctions – physiques, pour la plupart. C'était également le cas pour Aziraphale.
Après toutes ces années passées à attendre, une fois le moment venu, Crowley ne savait plus quoi faire. Il avait élaboré tant de plans dans sa tête, et aucun ne lui convenait à présent. Et puis, il n'était même pas sûr qu'Aziraphale l'aimait encore.
Il était peut-être un peu parano. Il avait bien vu comment Aziraphale l'avait regardé au repas. Mais... Et s'il avait mal interprété les signes, depuis le début, et si Aziraphale ne l'aimait que comme il aimait les mortels ? C'était dans sa nature d'Ange, après tout, d'aimer.
- J'ai bien peur que tu aies dépassé la librairie, mon cher.
La voix d'Aziraphale sortit Crowley de ses pensées. Sans un mot, Crowley exécuta un brutal demi-tour – il aperçut Aziraphale s'accrocher à la portière en fermant les yeux. Le démon se dit qu'il devrait peut-être ralentir au volant, mais le temps qu'il formule sa pensée, ils étaient déjà devant la librairie. Une place venait de se libérer miraculeusement, alors Crowley se gara. Il alla ouvrir la portière à Aziraphale. Il n'avait jamais fait ça. En tenant la portière, tandis qu'Aziraphale sortait de la voiture, Crowley songea qu'il pourrait s'y habituer.
Comme d'habitude, l'ange lui proposa de rester un peu. Crowley accepta, en sachant que le « un peu » se transformerait en des heures de buverie. Crowley s'assit sur le canapé en attendant Aziraphale, qui était parti chercher du vin à la cave.
Crowley retira ses lunettes, et il se massa l'arête du nez. Il avait toujours su qu'Aziraphale savait aussi qu'ils s'aimaient. Mais ils n'en avaient jamais parlé à haute voix, comment en être certain ? Crowley inspira profondément. Et si, en parlant à Aziraphale, il l'effrayait ? Aziraphale pourrait prendre peur et lui demander de partir. Si ça arrivait, Crowley partirait. Et il ne quitterait pas seulement le pays, mais le continent. Crowley cessa de réfléchir et il se leva quand il entendit des pas venir des escaliers qui menaient à la cave.
Aziraphale avait peur. Il venait pourtant d'affronter l'Apocalypse et tous ses supérieurs. Mais, et si tous ces sous-entendus qui planaient entre lui et Crowley n'étaient rien ? Et si le démon ne l'aimait pas, et si Aziraphale s'était trompé sur toute la ligne ? Peut-être qu'Aziraphale était le seul à ressentir l'amour ici. Peut-être que Crowley ne ressentait rien du tout, pas même de l'amitié.
Aziraphale ne pouvait pas lui en parler. Si ses soupçons étaient justifiés, Crowley le laisserait seul. Quel piètre démon il ferait de rester avec un ange qui vient de lui annoncer son amour pour lui alors qu'il est univoque ! Aziraphale soupira en attrapant au hasard deux bouteilles de son meilleur vin.
Il remonta les escaliers qui débouchaient sur la librairie. Crowley était là.
Crowley regarda les yeux bleus d'Aziraphale. Ses yeux si bleus, si purs... Tachés de peur. Mais étincelants d'amour, tellement d'amour qu'à cet instant précis, Crowley ne put se retenir et murmura simplement :
- Aziraphale...
Un seul mot, mais tant de dévotion à l'intérieur, tant d'admiration, tant de tension. Il y avait dans ce nom murmuré l'attente de six mille ans à se frôler sans jamais se toucher réellement, l'attente de se parler, enfin, de s'accepter comme ils étaient vraiment, de s'aimer, librement.
Aziraphale franchit les quelques pas qui les séparaient. Ses mains se posèrent d'elles-mêmes sur les joues de Crowley, et ses lèvres trouvèrent leur place sur celles du démon, qui, une fois le choc passé, saisit Aziraphale à la taille pour le serrer contre lui.
Ils semblèrent exploser durant ce baiser. Crowley sentit à l'intérieur de lui une explosion de sentiments plus forts que tous ceux qu'il n'avait jamais ressenti : amour, dévotion, et tant d'autres, innommables car si nombreux. Aziraphale ressentit cette explosion aussi : désir, amour, tentation...
Ils finirent par se séparer. Un fin sourire s'étira sur les lèvres d'Aziraphale. Crowley répéta, sur le même ton :
- Aziraphale...
- Crowley.
Aziraphale prit doucement la main de Crowley, la porta lentement à ses lèvres et l'embrassa. Crowley suivit le mouvement des yeux. Aziraphale n'avait pas quitté Crowley du regard. Crowley lâcha :
- Aziraphale, épouses-moi.
L'ange écarquilla les yeux. Il n'eut pas d'autre réaction. Crowley réalisa qu'il avait dit tout haut ce qu'il pensait tout bas :
- Mince. Je suis désolé, j'ai paniqué, je crois. Mais je suis sérieux, ajouta-t-il. Aziraphale, mon ange, me ferais-tu l'honneur de m'épouser ?
Aziraphale ne répondit pas.
- Je vois. Oublies, c'est pas grave.
Un sourire encore plus grand se dessina sur le visage d'Aziraphale, qui entoura ses bras autour de Crowley pour le serrer fort contre lui, le plus proche possible :
- C'est oui, mon cher. Je t'aime. Je t'aime, je t'aime !
Crowley sentit des larmes perler à ses yeux et rouler sur ses joues :
- Je t'aime aussi, mon ange, je t'aime tellement.
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Welcome to the End Times
FanfictionUn recueil d'OS sur les ineffables husbands, Crowley et Aziraphale, personnages principaux de la série - et du livre - Good Omens.