[poids lourds — maxence]
« le 23/11/21
bon
c'est au moins la douzième lettre que j'essaie d'écrire. je ne pensais pas que ce serait si dur, honnêtement. mais cette fois, je veux que ce soit la bonne. parce que j'ai des choses à dire dont je veux me débarrasser.
ça fait vingt jours que tu es parti et je me dis que ça doit déjà faire un bout de temps que tu attends une lettre de ma part. et j'ai envie de te faire sourire, de te prouver que tu n'as pas fait d'erreur en partant. ce n'est pour qu'un an, et le temps passe vite avec toi aramis, que l'on soit l'un de l'autre ou tout proche. on s'entend bien, on s'aime et on se le montre. je suis là pour toi et tu es là pour moi, peu importe ce qu'il peut se passer. donc fais toi confiance, fais moi confiance et fonce. la vie est là, à nous pieds et je ne pense pas qu'elle veuille nous attendre.
alors j'espère que quand tu recevras cette lettre, ce bout de papier futile mais pourtant si inébranlable, un sourire embrassera tes lèvres comme pour te rappeler les miennes. nos vies sont belles, notre vie est belle aramis et j'espère de tout cœur que tu arrives à y croire. moi j'y crois, même si des fois c'est dur et je n'ai pas envie d'y croire. dis, on y croit à deux ? comme ça c'est plus facile.
j'ai déjà beaucoup écrit et comme c'est la première fois que je déchire pas tout je pense que je vais m'arrêter là. j'ai peur d'écrire une connerie, de le regretter et de jeter cette lettre et puis de le regretter aussi. je suis désolé si tu trouves ça un peu court, pas assez joyeux, j'ai fait ce que j'ai pu et c'est déjà bien, non ?
je t'embrasse aramis (désolé j'avais toujours rêvé d'utiliser cette expression et je voyais pas comment sauf dans une lettre). merci d'être qui tu es, c'est incroyable. je t'aime :)
— sacha »
et je m'arrêtai là, le souffle court, mon stylo restant figé dans l'air. une partie de moi aurait aimé écrire des milliards de mots en plus, et une autre effacer la seule preuve de leur existence. je ne savais que faire, j'avais peur de déchirer la feuille, de laisser mes mots s'évader par la fenêtre et d'un autre côté j'avais peur de ne plus jamais être capable d'écrire. et cette pensée me rendait malade ; je devais écrire cette lettre, je le devais à aramis.
alors je me forçai à la plier avec minutie, avec une concentration extrême pour chacun de mes gestes. cela m'aidait à ne pas partir en vrille, à conserver le contrôle de moi-même et à préserver ce frêle morceau de papier. pourquoi plaçais-je autant d'espoir dans mes piètres mots ? pouvaient-ils changer la moindre des choses ? pouvait-il réparer tout ce qui avait besoin de l'être ? pouvait-il faire revenir le aramis que j'aimais ?
depuis l'appel où il ne m'avait pas vu pleurer — ou n'avait pas voulu le voir — j'étais un peu tendu avec lui. nous nous appelions toujours tous les jours mais c'était différent et cela me perforait le cœur rien que de l'admettre. parfois, l'idée même de l'appeler ne me procurait aucune joie, j'eus même presque l'impression de me forcer, une ou deux fois. et, pendant qu'il me parlait de ses problèmes, de tout le manque et les regrets qu'il ressentaient, je ne savais comment me comporter. je ne savais si j'étais capable de l'aider et encore moins comment le faire.
mais pourtant, je ne lui montrais rien. à ses yeux, je restais enjoué, enthousiaste et à l'écoute. et moi-même je n'étais pas capable de savoir si c'était un masque ou réellement qui j'étais. je me perdais peu à peu et en avoir conscience m'effrayait énormément. j'aurai voulu être rassuré, entouré et soutenu par ses bras chauds et apaisants. le manque de sa présence s'était malheureusement désagrégée avec le temps et maintenant il n'y avait plus que son absence abyssal qui résonnait autour de moi. au fond, je me sentais juste seul en permanence mais je parvenais pas à trouver la force nécessaire pour l'admettre. à moins que je ne le fis à l'instant même ? comment savoir ?
j'avais cours aujourd'hui mais je n'y allai pas. je restais dans mon appartement crade à espérer lamentablement que l'homme dont j'étais follement amoureux parcourt des centaines de kilomètres pour me rejoindre. je me mis à rêver de nos retrouvailles, ne sachant que faire d'autre. je nous voyais ensemble, enlacés dans le noir de la nuit à la redécouverte de nos corps. lui faire l'amour me manquait plus que je voulais bien l'admettre et ça me torturait même un peu l'esprit.
le temps passait vite, bien trop vite, il courait autour de moi et sa vitesse m'ahurissa de façon brutale. je décidai donc de le prendre en main et puis de le pendre dans l'air car je n'en pouvais plus de rester affalé à rêvasser. le temps dépendait de moi et cela me donnait une satisfaction peut-être un peu dangereuse. je préparai alors tout le matériel dont j'avais besoin pour peindre ; aramis m'avait envoyé une photo de lui la veille et j'avais envie de le peindre.
je restai quelques instants figé devant la photo. la beauté de ses traits immobiles me frappa et je me surpris à faire glisser mon doigt sur sa joue à taille réduite. ma peau s'effrita en sentant la surface lisse de l'écran de mon téléphone à la place de la douceur légèrement rugueuse de son visage. je fermai les yeux et les rouvris la seconde d'après quand l'espoir que sa figure, son corps, prennent vie devant moi. mais rien ne se passa et une vague de tristesse s'empara de moi.
je tentai de l'oublier et focalisai toute mon attention sur mes pinceaux et ma toile. lorsque je peignais j'étais comme pris de convulsion, possédé par une force surnaturelle. et j'aimais tant me laisser contrôler par mes émotions et ma créativité que je pouvais sans peine peindre des jours entiers. ce jour-ci, je peignis tout l'après midi et à travers mon tableau je crachai l'amour qui jouait à faire vibrer mes tripes et mon cœur. et j'eus même la sensation que mes coups de pinceau donnèrent vie à la beauté d'aramis à mes côtés.
VOUS LISEZ
les mots du bout des lèvres
Short Storyles voix s'élevaient dans les airs, cherchaient-elles à se pendre ? - jeunesse amochée | avril > juillet 2021 | suite du soleil du coin de la fenêtre
