« Ash, jette ta clope, ton père va te tuer. »
« Qu'il essaie ! »
D'un bond habile, Elizabeth sauta par-dessus le banc pour venir se percher sur le muret qui surplombait leur lycée, le parfait poste d'observation où chaque visiteur pouvait aisément les voir en pénétrant dans le hall d'honneur. Son pied hésita quelques secondes dans le vide avant qu'elle trouve l'équilibre pour s'asseoir aux côtés de sa meilleure amie. Heureusement pour elle, elle n'avait jamais ressenti de vertige (bien que les reptiles la terrifiaient) ce qui n'était pas le cas d'Ashley qui trouvait toujours le moyen de pousser un cri strident dès que ses deux pieds perdaient leur contact avec le sol, ne fussent qu'une poignée de secondes.
« Dis-moi,sincèrement : ça fait des heures que tu te gèles le cul sur ces briques glaciales parce que tu es arrivée là par un miracle inexplicable et tu ignores complètement comment redescendre,n'est-ce pas ? »
Ash mordit sa lèvre supérieure comme elle le faisait à chaque fois qu'elle souhaitait esquiver un sujet ou nier l'évidence de la réalité avant de soupirer pour capituler :
« Je suis plutôt fière de moi car je ne me suis pas complètement pété la gueule en grimpant. » répondit-elle en esquissant un sourire d'auto-dérision. « Quant à ma stratégie de repli,elle est plutôt simple : attendre que ma meilleure amie bouge son cul pour venir me délivrer. Et si je peux me permettre une critique... T'en as mis du temps, bordel ! Qu'est-ce que tu fichais, Lizzie ?! »
« Je pratiquais une activité ahurissante en ce lieu d'apprentissage : j'étais... en cours ! Français, tous les jeudis en salle N027 bis, ça te parle ? » répliqua cette dernière en secouant sa tignasse blonde dans l'idée de nouer nouer une minuscule queue de cheval mais elle abandonna quand ses doigts se coincèrent dans l'un de ses nombreux nœuds.
« Qui parle encore français, au 22ème siècle ?! » grommela Ash.
« On habite à Paris, j'te signale. C'est la langue de nos ancêtres et on ne doit pas l'oublier... » argumenta la blonde avant de couper le souffle de son argumentatrice d'un geste de la main, pour empêcher qu'elle ne s'enflamme une fois de plus à ce sujet.« Je connais ton avis sur la question, ça fait la millième fois qu'on en parle et je maintiens que le français ne mourra pas tant qu'il y aura des gens comme moi. »
Ash haussa les épaules avec désinvolture avant d'éteindre sa cigarette sur la pierre. Elle enchaîna directement avec une autre,l'extirpant trop rapidement de son étui de cuir pour paraître naturelle.
« Et si on parlait plutôt de la raison de cette incroyable voltige et ta fumée ininterrompu qui tuerait un dragon pompier. »
« Je ne vois pas de quoi tu veux parler... »
« Ton père. »
Ses doigts se crispèrent sur la cigarette et elle remonta ses jambes contre son torse afin de faire tomber sa capuche sur ses yeux d'un mouvement de tête qui entraîna ses longs cheveux noirs devant son visage. Son cœur s'accéléra quand elle aperçut le vide :il suffirait d'une seule maladresse pour l'envoyer directement à l'hôpital, dans d'horribles souffrances. Elle avait d'autres projets pour sa soirée, merci bien.
« Je n'ai rien à dire à ce propos. » souffla-t-elle.
« Ah bon ? Ok, très bien. »
Étonnée, Ash se redressa pour mieux regarder les yeux de son interlocutrice mais elle avait détourné la tête afin de voir le soleil percer entre les lourds nuages hivernaux. Le silence qui s'installa n'avait rien d'inconfortable, leur relation était beaucoup trop intime pour ça. Il était juste... étrange.
« Situ n'as rien à dire à ce propos, je suppose que je peux le faire à ta place ? » relança finalement Lizzie. « J'ai un père, il fait de son mieux mais je suis trop occupée à lui faire la gueule pour m'en rendre compte. »
« T'y es pas du tout ! » s'écria Ash en heurtant le mur d'un battement de jambe. « Déjà, je ne lui ai jamais fait la gueule et ça n'arrivera pas. Ensuite, ce n'est même pas qu'il ne fait pas de son mieux mais surtout qu'il n'a jamais essayé. Enfin, les rares fois où j'ai l'extrême obligeance de voir sacarcasse, c'est comme si je n'existais pas. Alors je pourrais très bien ne pas avoir de père du tout que je ne verrai pas la différence. »
Ses yeux commencèrent à piquer furieusement, fichue fumée !
De son côté, Lizzie cachait ses larmes naissantes en faisant mine d'observer le ciel mais le soleil brûlait sa rétine alors elle finirait inexorablement par pleurer, de tristesse ou de douleur. Sa gorge était trop nouée pour que sa voix ne trahisse pas ses sentiments. Tant pis, elle se lança sur un ton tremblotant :
« Crois-moi,on sent bien la différence. » affirma-t-elle. « Chaque fichue seconde de chaque fichue journée, ils sont absents et y'a rien qui ne changera ça, malgré toutes tes prières. »
« Merde, pardon. J'avais... » elle s'interrompit pour ne pas dire 'oublié'. « J'suis désolée, sincèrement. C'est tellement con de ma part ! »
« Laisse tomber, ça ne fait rien. »
Bien sûr, ses larmes disaient le contraire mais son sourire formulait silencieusement son envie de ne pas recevoir d'excuse et son besoin de changer de sujet, coûte que coûte. La sonnerie lui offrit l'apaisement qu'elle désirait et elle lança d'un ton beaucoup plus léger :
« Aller,viens, tu n'échapperas pas à ton exposé devant la moitié de l'école pour introduire l'intervention de ton père que tout le monde attend depuis des mois. Il fait ça pour te voir, tu le sais bien, au fond. »
Ash aurait voulu dire qu'il avait surtout traversé la Seine, de New-Paris au Paris traditionnel car son secteur manquait cruellement de recrues mais elle préféra se taire pour ne pas raviver une nouvelle fois la douleur qui compressait le cœur de sa meilleure amie, chaque fichue seconde de chaque fichue journée. De plus, elle avait probablement raison...
« Euh,Lizzie ? » hésita-t-elle car la blonde s'était déjà éloignée vers l'amphithéâtre. « Tu peux m'aider ?J'suis coincée !!! »
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Moi, le Renard et nos rayures || RANTBOOK
Non-FictionRantbook - Graphiste & Auteur || Geek • Écriture • Dessins || 🏳️⚧️ PAN & ACE 🏴☠️ 26 ans - PARIS Handicap
