Chapitre V

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   Je tapotais nerveusement sur le volant, garée devant le lycée de Joshua. Deux jours. Deux jours seulement depuis la mort de ma collègue, et déjà l’enquête piétinait. On nous avait interrogés, retournés dans tous les sens, mais personne ne comprenait ce qu’elle fichait seule dans une ruelle pareille, à une heure pareille, surtout en vu des mises en gardes multiples des médias.
  Le temps traînait. Ça m’exaspérait.
J’avais besoin que ça bouge. Que ça gratte. Que ça fouille.
Ce frisson me manquait, cette peur étrange, presque délicieuse, d’être mise à nu par la progression froide et méthodique de la police.
Rien ne venait. Rien n’avançait.
Alors oui, j’allais devoir les titiller un peu. Les pousser. Les réveiller.

Un rire sec m’échappa.

  - Quel ennui… Je laissai ma tête retomber contre le volant, et un ricanement me secoua les épaules. Le bruit du plastique sous mon front vibrait dans l’habitacle. Je relevai un peu les yeux : du coin de l’œil, j’aperçus la chevelure de feu de Joshua traverser la cour du lycée, ses pas rapides, presque nerveux.
Ah, parfait. Enfin quelque chose d'intéressant.

Je redressai brusquement la tête, recomposai mon sourire, trop large, trop figé, juste au moment où il ouvrit la portière. Il ne me jeta qu’un regard bref avant d’envoyer son sac sur la banquette arrière avec un geste sec.

  - ’lut… marmonna-t-il avant de s’attacher et d’allumer son téléphone, sa jambe tressautant déjà comme un métronome d’angoisse.

  - Ta journée ? lançai-je en redémarrant, la voix presque chantante, un sourire accroché aux lèvres.

  - Ouais. Y’a pire. Sec, court, agressif.
  Je jetai un coup d’œil au siège passager vide.

  - Pourquoi t’es pas monté devant, comme d’habitude ?
  Aucun son. Juste son pouce qui glissait sur l’écran, trop vite pour réellement regarder quoi que ce soit. Trop tendu pour assumer son silence.
  J’inspirai profondément, gonflant mes poumons d’air et de patience feinte, puis pris ce ton faux-enjoué que je maîtrisais à la perfection.

  -Tu sais… si t’as un souci, tu peux m’en parler. Je suis là pour ç_

  - T’es pas ma mère. La phrase claqua entre nous comme une gifle.

  - T’es pas de ma famille. T’es rien. Rien que de passage. Fou-moi la paix.
  Ses doigts tremblaient légèrement. Pas de colère. Non. De peur. La peur était toujours plus facile à percevoir que les gens le croyaient. Je sentais mon estomac se tordre.

  Répugnant.

  Je me mordis la lèvre inférieure pour retenir un rire qui me brûlait déjà la gorge. Mon rythme cardiaque s’emballa un peu. Dieu, que c’était délicieux.

  - Et alors ? lâchai-je finalement, incapable d’effacer le sourire. - T’es pas mon fils non plus. Il tourna la tête, surpris par mon ton, par mon absence totale de douleur, et cela me fit presque frissonner. - Je t’ai accepté uniquement parce qu’il y avait une belle somme derrière toi et que t’étais assez grand pour te débrouiller. Si t’es pas content, sache que je m’en fiche. Je dois juste subvenir à tes besoins de sale ado répugnant, ingrat, ennuyeux, qui rumine son passé comme si ça allait changer quelque chose.
  Je pris le virage trop vite. Bien trop vite. La voiture glissa légèrement et un conducteur en sens inverse klaxonna, furieux.

  Joshua se figea. Son téléphone manqua de lui échapper. Ses yeux s’arrondirent une seconde, deux secondes, juste assez pour que je voie le mélange parfait : la frayeur, la rage, et cette petite étincelle fragile qu’il passait son temps à cacher. Cette étincelle où l'on pouvait y lire une intelligence terrifiante.

  - Tsss… fit-il en se renfonçant dans le siège. Pour une fois que t’es honnête.
Il croisa les bras, le regard rivé sur la route, la machoire serrée. - Alors j’vais te faire l’honneur d’être honnête également.

Je sentis mes doigts se refermer un peu plus fort sur le volant. Mon cœur battait plus vite, plus haut, comme si une main invisible tirait les ficelles depuis ma cage thoracique.
  Ah. Voilà. Enfin. Le jeu s’ouvrait.
Joshua allait parler.
  Et je n’avais jamais aimé quelqu’un autant que j’aimais écouter un cœur battre trop fort.
  Il inspira longuement, comme si chaque souffle devait le préparer à affronter une vérité trop lourde pour être dite. Ses yeux cherchèrent les miens, perçants, tendus, presque défiants.

  - Tu sais… commença-t-il, la voix tremblante mais assurée. - Depuis des jours, je mets des pièces ensemble dans ma tête. Des détails. Des petits trucs que j’aurais dû remarquer plus tôt. Des gestes, des silences, des regards… tout ce que j’ai vu, tout ce que j’ai senti. Et maintenant, ça colle. Trop bien pour être un hasard.

  Il passa une main nerveuse sur son visage, ses doigts crispés comme s’ils retenaient une tempête, et reprit :
- Tu souris quand personne regarde. Pas un sourire normal. Un truc… froid. Calculé. Quand les autres paniquent, toi tu restes presque immobile, mais ton regard change. Je l’ai vu. Et je me suis demandé pourquoi. Pourquoi ce calme presque… jouissif ?

  Il inspira à nouveau, les yeux brûlants, et continua, haletant légèrement :
  - Et puis il y a tes silences. Quand on parle de certaines choses… certaines victimes, certains crimes. Tu restes silencieuse, mais pas d’un silence effrayé. Non. Un silence qui contient quelque chose d’autre. Une tension, un plaisir contenu… presque pervers. Et à chaque fois, j’ai senti ce frisson que tu ressens quand tu joues avec nous, quand tu nous manipules.

Joshua recula un peu, serrant ses poings comme pour retenir ses émotions. Sa voix devint plus basse, plus concentrée :

— Et les détails que t’essaies de cacher… ton obsession pour ce que tu lis ou regardes sur lui… le Grand Duc. Tu ne caches pas tout. Tu ne peux pas. Chaque fois qu’on en parle, je vois ton regard briller. C’est trop rapide, trop subtil pour qu’on le remarque, mais pas pour moi. Et plus j’y pense, plus je comprends…

Il inspira profondément, le souffle court, les yeux fixés sur moi comme pour me sonder :
- Alors j’ai recollé les morceaux. Tout. Tes gestes, tes paroles, tes silences, tes rires… Même ces moments où tu parais distraite, tu observes tout. Chaque réaction. Chaque micro-expression. Je sais comment tu penses, comment tu anticipes. Et j’ai compris…

Il marqua une pause, la gorge serrée, puis laissa tomber les mots avec une force glaciale :
- T’es le Grand Duc.
Depuis le début. Tout ce que tu fais, tout ce que tu caches, tout ce que tu laisses derrière toi… ça te ressemble. Trop bien pour être un hasard. Tu ne peux pas t’empêcher de te trahir. Et moi… j’ai vu clair.

Il baissa les yeux un instant, la peur visible sur son visage, puis releva la tête, défiant et vulnérable à la fois :
  - J’ai peur de toi. J’ai peur de ce que tu pourrais faire, de ce que tu sais, de ce que tu caches. Mais je sais maintenant. Je ne suis pas aveugle. J’ai compris. Et ça change tout. Je sais à qui j’ai affaire. Et… je peux pas faire semblant de rien savoir.
  Un silence tomba, épais, presque palpable. Les mots résonnaient dans l’air comme une sentence. Joshua me fixa, tremblant légèrement, chaque muscle tendu, conscient du danger que je représentais.- Et tu sais quoi ? acheva-t-il enfin, presque en un murmure. - Même si je dois trembler, même si j’ai peur… j’ai compris. Et maintenant, je ne peux plus faire marche arrière. On ne peut plus faire marche arrière.
 
  - Excellent ! Excellent Josh... Tu vois bien plus clair que tout ces autres abrutis ! Je sais pas vraiment qui t'es réellement ! Je lui lançais un regard mielleux dans le rétroviseur. Il grimaça en retour. - Mais sache que je protégerai cette petite flamme dans ton regard. Je t'empêcherai de sombrer, gamin.

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