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Le matin s'étirait sur la Cité Pourpre comme un voile de soie blanche. Les pavillons, encore auréolés de brume, semblaient flotter dans l'air, et les toits vernissés reflétaient à peine la lumière timide du soleil. Dans le palais, tout n'était qu'échos feutrés : des pas mesurés de servantes, le bruissement des balais sur les dalles, le froissement discret des robes de soie que l'on changeait déjà pour les audiences du jour.

Dans ses appartements, Xiulan savourait une tasse de thé au jasmin. Il n'avait presque pas dormi ; ses rêves avaient été hantés par les éclats de la veille, les sourires trop acérés, les mots trop lourds du banquet impérial. Pourtant, au matin, il s'efforçait de présenter le même visage impassible que toujours : celui d'un homme au-dessus des mesquineries, d'un consort qui n'a besoin de rien pour briller.

Une servante entra, s'agenouillant aussitôt.

- Consort Xia, la concubine Lin Da sollicite l'honneur de vous présenter ses respects.

Un silence s'installa. Xiulan fixa un instant la vapeur qui montait de sa tasse. Lin Da... Pourquoi si tôt ? N'avait-il pas assez joué de ses piques la veille ?

Il inspira lentement, masquant sous son calme la crispation de son cœur.

- Faites-le entrer.

La servante se retira. Bientôt, un froissement de soie verte effleura le seuil. Lin Da entra, vêtu d'une robe verte d'eau brodée de pivoines, les cheveux retenus par une épingle d'or. Il s'inclina profondément, le geste parfait, la révérence impeccable.

- Je salue Consort Xia, dit-il d'une voix mielleuse. Votre éclat ce matin... ferait pâlir les lampes de jade elles-mêmes.

Xiulan leva les yeux sur lui, impassible, et désigna un coussin du bout des doigts.

- Asseyez-vous, Lin Da. Et parlez, car je doute que vous soyez venu comparer la beauté des lampes.

Lin Da prit place, ses gestes gracieux mesurés comme une danse. Mais derrière son sourire poli, ses yeux brillaient d'une malice contenue.

Au fond de lui Lin Da était frustré : « Quelle chambre austère... À son image. Xiulan croit que sa froideur est une armure, mais moi, je sais qu'elle cache une fêlure. Il est beau, oui, trop beau, un éclat qui blesse les yeux. Lee Yuan l'aime, aveuglément, et cela me ronge. Mais qu'importe. La beauté passe, l'amour s'effrite. Moi, j'aurai le trône. Moi, je serai impératrice. Je ne suis pas venu pour quémander, je suis venu pour lui rappeler sa place : un prince déchu, sans famille, sans soutien. Seul. Et les êtres seuls finissent toujours par s'accrocher à la main qu'on leur tend, même si cette main est empoisonnée »

Lin Da se servit du thé que la servante venait de déposer, caressant du bout des doigts la porcelaine avant de reprendre, d'un ton faussement léger :

- Hier soir, le banquet était un théâtre fascinant. Tant de sourires, tant de lames cachées... Je me disais pourtant, en vous observant, qu'il est épuisant de se battre seul.

Xiulan arqua un sourcil, son ton tranchant :

- Êtes-vous en train de m'offrir votre protection, Lin Da ? Voilà une prétention amusante.

Un éclat de rire discret échappa au jeune homme, mais ses yeux demeuraient acérés.

- Pas ma protection. Mon alliance. Voyez-vous, consort Xia... tout le monde sait que l'impératrice, notre auguste maîtresse, a toujours vu en moi l'épouse idéale pour le prince héritier. Une famille honorable, des connexions solides, des vertus reconnues. Ce n'est pas une question de si... mais de quand.

Il marqua une pause, savourant l'effet de ses mots.

- Quant à vous... vous êtes beau, certes. Aimé, peut-être. Mais d'où venez-vous ? D'un royaume vaincu. D'une famille qui n'a pas même voulu de vous. Vous n'avez pas d'alliés, pas de nom qui protège. Vous n'avez... que lui.

Ses doigts effleurèrent le rebord de sa tasse, un sourire fin sur les lèvres.

- Et cela suffit-il, Consort Xia, dans un palais où l'amour est la denrée la plus fragile ?

Xiulan était tout sauf calme à l'intérieur de lui : « Ses mots brûlent, car ils touchent juste. Oui, je suis seul. Oui, mon nom est une ombre, et ma famille m'a abandonné depuis longtemps. Je n'ai que Lee Yuan, et c'est ma plus grande force autant que ma plus grande faiblesse. Lin Da le sait. Il joue avec ce vide comme un musicien avec une corde tendue.
Et pourtant, je le méprise. Il n'a que ses calculs, ses courbettes, ses ambitions vides. Mais je ne peux nier une chose : il sait s'adapter, se relever, toujours trouver une place même dans la tempête. Moi, je n'ai que ma droiture, mon orgueil, ma beauté — et la faveur d'un seul homme. Qu'adviendrait-il de moi si Lee Yuan détournait son regard ? Cette pensée seule m'écorche. »

Xiulan posa sa tasse avec un calme étudié.

- Vous parlez avec beaucoup d'assurance, Lin Da. Mais n'est-ce pas un peu tôt pour vous proclamer impératrice ?

Lin Da sourit, ses yeux se plissant comme s'il accueillait la remarque avec amusement.

- Trop tôt ? Peut-être. Mais certains destins se devinent avant même d'être accomplis. Vous devriez songer à ce qui est bon pour vous, consort Xia. Car dans ce palais, personne ne survit seul. Et... certains secrets planent encore dans l'air. Des secrets qui pourraient changer bien des choses.

Il n'en dit pas davantage. Ses mots s'arrêtèrent au bord de l'aveu, comme un parfum laissé en suspens. Mais dans son sourire flottait l'assurance de celui qui sait et qui choisit de ne pas dire.

Xiulan sentit son cœur se contracter. Une ombre passa dans ses yeux, mais il se força à garder son masque.

- Vous maniez bien les mystères, Lin Da. Mais souvenez-vous : ceux qui agitent trop leurs voiles attirent le vent... et parfois, la tempête les brise.

Lin Da s'inclina légèrement, le sourire intact.

- Ou les porte plus loin que tous les autres.

Il se leva, lissa ses manches, et fit une révérence impeccable.

- Je ne vous retiens pas davantage, Consort Xia. Réfléchissez à ce que je vous ai dit. Le palais n'attend pas ceux qui hésitent.

Il quitta la pièce avec la même élégance qu'il était entré. Son parfum entêtant resta derrière lui, suspendu comme une menace invisible.

Xiulan demeura seul, la tasse froide entre ses doigts. Son regard se perdit dans le vide, mais ses pensées tournaient, sombres, inquiètes. Lin Da avait semé le doute, et même s'il se refusait à l'admettre, la graine avait trouvé un terrain fertile dans la solitude de son cœur.

Noces d'orient 2.Où les histoires vivent. Découvrez maintenant