Chapitre 33 : Lettre à mes Amis

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Ce qui m'attend sur cette avenue est sans doute un piège, mais je ne peux pas me résigner à laisser ce pauvre Peter seul aux mains de ces monstres. Ce sont eux qui sont les vrais fauves. Torturer un gosse innocent ; à quoi bon ? Parce qu'il est "différent" ? Parce qu'il a quelque chose que ses bêtes désirent ?

Je tournais en rond dans la chambre, repassant tous les mots des hommes en costume dans ma tête. La porte s'ouvrit en un fracas et Blake apparut dans l'embrasure de la porte.

-Quelle journée ! s'exclama-t-elle en se jetant sur son lit. Tu ne devineras jamais ce que Lydia m'a montré dans son atelier ! Comment était ta journée ?

-Banale, mentais-je.

 -J'imagine que ce n'est pas plus mal.

-Elle t'a montré quoi, Lydia ?

Elle me raconta son épopée pas si palpitante que ça et rit en même temps. Elle était complètement amoureuse de Lydia, ça se voyait comme le nez au milieu de la figure. Cela me fit esquisser un petit sourire en coin. Si seulement elle savait ce que je m'apprêtais à faire ce soir.

Les heures passèrent, nous allâmes dîner et, comme tous les soirs, je m'en allai voir Wilson sur le toit du grand hall.

Je montai l'escalier rouillé qui menait jusqu'en haut du bâtiment et vit Wilson, toujours assis au même spot. Il se tourna et sourit à ma vue.

-Tu n'en manques pas une, de nos discussions tardives dis-moi ! commença-t-il.

-Ça me permet de penser à autre chose, pour une fois, répondis-je.

-Le ciel est particulièrement beau, ce soir. La Lune est pleine et il n'y a aucun nuage.

-C'est vrai que la vue est belle, surtout d'ici. Si seulement Peter était là pour voir ça.

-Tu le retrouveras, ton Peter Pan, tu le mérites. Bien plus que tout le monde ici.

-Ne me flatte pas, tu sais très bien que tout le monde aimerait retrouver une vie parfaitement normale depuis bien plus longtemps que moi. Je suis la dernière qui devrait avoir droit à un tel don.

Il s'esclaffa.

-Toujours aussi modeste.

-Je ne l'étais pas, autrefois. Ah, oui, j'étais la personne la plus hautaine que tu n'aies jamais rencontrée : j'insultais n'importe qui me manquait un temps soit peu de respect et je me moquais ouvertement d'eux, en plus.

-Je n'aurais pas aimé te connaître, à cette époque-là.

-Certains s'avilissent, d'autres deviennent sages. C'est un cycle changeant, mon cher Wilson.

Il rit avant je ne poursuive :

- Ce soir, Wilson, j'ai un devoir à remplir. Je dois partir.

-Qu'as-tu donc à accomplir ? 

-Une histoire de filles avec Blake, tu peux pas comprendre, fis-je en prenant un ton que prenaient les petites duchesses. 

-Qu'il en soit ainsi, très chère ! C'est à propos de Lydia, n'est-ce pas ?

-Tu as deviné ! Comment tu sais ?

-Je suis pas aveugle, marmonna-t-il en tirant la paupière de son œil vers le bas.

Quel mensonge, je ne m'étais encore jamais vue faire une telle chose.

Il devait penser que je ne quitterais pas cet endroit qui était ma prison dorée. Mais c'était le cas. Soit je revenais avec Peter Pan, soit je mourrais. Tout cela était très clair, dans ma tête. A quoi bon vivre si votre but dans la vie n'existe plus ?

-Bonne nuit, Alice.

Je le pris dans mes bras sans lâcher une seule larme. 

-Merci pour tout ce que tu m'as appris sur ce monde, Wilson.

-A ton service, ma chère.

-Rends-moi un service, dis à Lydia de s'entraîner aux armes, demain, ça ferait vraiment plaisir à Blake.

Je partis sans me retourner et sans contempler le visage ombré de mon plus fidèle ami dans ce monde.

J'entrai à nouveau dans le hall et alla m'asseoir à une table du banquet. Je pris une feuille de papier et un stylo puis me mis à écrire, au cas où je ne revenaispas, à tout le monde que je côtoyais :

"Mes chers amis, ma chère famille. 
Je vous souhaite des rêves à n'en plus finir et la furieuse envie d'en réaliser quelques-uns. Je vous souhaite d'aimer ce qu'il faut aimer et d'oublier ce qu'il faut oublier. Je vous souhaite des passions, des buts, de l'espoir infini. Je vous souhaite des soirées avec des rires, je vous souhaite de sortir. Je vous souhaite une vie à la hauteur de votre mérite, une vie que vous avez toujours voulue, une vie des plus normales, une vie heureuse. Je vous souhaite de vivre bien avec nos particularités et nos valeurs. Mais par dessus tous je vous souhaite surtout d'être vous, fier de l'être et heureux, car le bonheur est notre destin véritable. 
Mes amis, si vous lisez cette lettre, sachez que je ne suis sans doute plus de ce monde. Parce que ce monde est injuste, il craint grave. Et je ne veux pas vivre en sachant que des gosses qui méritent tellement de bonheur pourrissent dans un hall tout aussi pourri que les personnes qui les maintiennent là.
J'espère une seule chose : vous voir heureux depuis le pays imaginaire et que vous fassiez de ce monde merdique un paradis sur lequel vous régnerez en rois."

Je me dirigeai vers mon revolver chéri et le mit dans ma poche. Je pris mon courage à deux mains et allai vers la porte de sortie du hall, m'avançant dans la nuit vers le quartier de Brooklyn. 

Ocean Ave n'attendait plus que moi, à présent.

Alice & PanOù les histoires vivent. Découvrez maintenant