Cadeau fait par ➵ Steamipunk
Cadeau fait pour ➵ JuneTHPB
Thème imposé ➵ Dramatique
On ne sait pas trop ce que c'est mais c'est là, on le sent, on le sait, et tu le sais, que c'est là. Le drame.
On ne sait pas ce que c'est mais ça porte un nom, et tout le monde l'utilise ce mot. Ça n'a pas d'image, ça ne se rapporte à rien, mais pourtant on peut s'y rattacher, ou y rattacher des choses, au drame. Le drame peut-être c'est violent. Ça se passe et on n'y peut rien. Ça fait mal parfois, ça choc même de temps en temps. C'est long parce que ça ne s'oublie pas un drame, ça reste, ça s'éternise, ça dramatise, le drame.
On ne sait pas trop ce que c'est le drame ; c'est dramatique de ne pas aimer le jaune ? C'est dramatique d'aimer les fraises ? C'est dramatique d'être en retard au travail ? C'est dramatique d'aimer Edith Piaf ? Et c'est dramatique de frauder dans le métro ? C'est dramatique d'aimer ? C'est dramatique d'aimer frauder dans le métro ? C'est dramatique d'aimer sa mère ? C'est dramatique d'aimer l'odeur de gasoil et du dissolvant ? C'est dramatique d'aimer le football ? C'est dramatique les OGM ? C'est dramatique de terminer l'encre de son stylo ? Dramatique de finir une gomme ? Je crois que c'est dramatique d'effacer en fait, c'est surtout ça. Et de ne plus avoir de quoi écrire, c'est dramatique ça. Et de boire le petit lait dans un yaourt ? D'aimer le fromage qui put, c'est dramatique ? Puis le gars qu'à pisser dans la rame. C'est dramatique des portes de métro qui se ferment ? Ça fait un de c'est bouquant ce truc. Le gars qui joue de l'accordéon à vingt-trois heure dans sur la ligne une, je sais pas trop si c'est un drame ça. La fille elle chante pour l'accompagne. Elle chante pour deux euros, et ça c'est dramatique. Le silence c'est le drame, alors elle chante pour tuer le drame. Puis l'autre qui donne pas d'argent, même pas dix centimes, c'est un drame, peut-être. C'est un drame qu'ils aient besoin de jouer et chanter pour vivre, enfin je suis pas sûr. En soit, c'est dramatique le théâtre. On appelle ça théâtre dramatique mais c'est pas si dramatique : tout le monde s'engueulent mais nous on rigole bien, on se marre, rien de bien dramatique. Et au pire on pleure, parce que c'est beau, et si c'est beau c'est pas dramatique, si ?
Moi je pleure là, les pieds dans la boue et une pelle dans la main droite, je pleure parce qu'il y a une question qui me trotte dans la tête et que dont je n'arrive pas à y répondre : c'est un drame de tuer quelqu'un ?
Il était vingt-trois heures vingt-quatre lorsque j'étais dans le métro, ligne une. Le gars jouait de l'accordéon, un air de La Môme bien trop connu, et la fille chantait. J'avais pas une pièce, et j'ai fait semblant de dormir à moitié pour faire éviter de croiser leurs regards, à ces pauvres gens sans sous. Je marchais lentement dans la rue jusqu'à l'appartement, j'ai croisé des couples qui puait l'amour et des célibataires qui sentait bon la fraise. J'avais envie de pisser.
Quand je suis arrivé dans l'appartement il faisait noir. J'ai mis mes clefs dans la poche de mon pantalon. J'ai pris un papier pour y écrire « acheter des yaourts et des tickets de métro » mais le stylo que j'avais dans la poche n'avait plus d'encre. Je me suis dit que je le ferai demain tout en sachant que d'ici une demi-heure je l'aurais déjà oublié. Demain, c'était donc foutu.
J'ai marché jusqu'à la cuisine et j'ai bouffé une pomme. J'avais pas fromage alors j'ai croqué dans une pomme. Elle ne m'a explosé dans la bouche, aucun jus, et elle avait pas de gout. Surement pleine d'insecticide ou de produits chimiques toxiques. Mais j'avais faim alors j'ai fermé ma gueule sur les pesticides et les autres trucs qui font des trous dans l'estomac, je ne suis pas descendu dans la rue pour gueuler sur les OGM, et j'ai bouffé ma pomme, comme tout le monde. Dans l'évier j'avais laissé un couteau et une assiette : je suis le genre de procrastination qui laisse la vaisselle sale pendant trois jours sur le coin de la table, me disant que je le ferai demain. Et comme pour mes yaourts et mes tickets de métro, demain c'était foutu. Demain c'est toujours trop tard. J'ai quitté la cuisine pour le salon et j'ai ouvert la fenêtre. J'ai allumé une clope et j'ai fumé. J'ai regardé l'immeuble d'en face : une gars regardait une match de football. Je haïssais le football. J'aurais pu tuer des gens comme ces joueurs qui gagnent des millions à tirer dans un bout de plastique. J'ai failli pensé « Moi aussi je peux le faire », jusqu'à ce que je réfléchisse et que je me dise que non, que déjà j'arrive pas à trouver un stylo qui marche et à faire la vaisselle après chaque repas, alors penser à frapper dans un ballon pas pensable. J'ai intérieurement fermé ma gueule et j'ai fumé ma clope. J'me suis quand même demandé si eux, les footballeurs, ils faisaient la vaisselle, puis j'ai laissé ma clope dans le cendrier et je suis allé jusqu'au bureau. J'ai soudainement pensé à mes tickets de métro alors je suis parti chercher un stylo qui fonctionnait. La lumière dans le bureau était restée allumé. C'est ce que j'ai pensé avant de voir un homme de dos qui fouillait les tiroirs de l'étagère.
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