Premier jour (1)

302 37 21
                                        

Après avoir navigué jusqu'au cœur de la Cité Royale, encerclée de jardins suspendus au-dessus de l'eau, la jonque s'immobilisa devant le parvis d'un somptueux palais de pierre blanche à la façade très travaillée, comme une superposition de dentelles, un enchevêtrement d'ailes.

Le Maître Intendant d'Ijin, debout à la proue, se tourna vers les passagers et s'inclina.
— Votre nouvelle résidence, Altesse. Celle du roi.
— Je ne suis pas encore roi, fit remarquer An Hai en examinant le bâtiment d'un regard attentif.
— Mais vous le serez demain. La veuve-reine a demandé à ce que vous soyez déjà logé ici aujourd'hui par souci de facilité. Ainsi, vous pouvez vous installer pour de bon.
À cette réflexion, le prince tourna les yeux vers lui.
— La veuve-reine, où habite-t-elle ?
— Elle a déménagé dans un autre palais le lendemain des obsèques, au nord de la Cité. Je vous y conduirai ce soir pour le dîner d'introduction ; c'est elle qui reçoit, selon la tradition.
— Très bien.
— En attendant, Altesse, ce palais est à vous.

Le Maître Intendant lui tendit respectueusement la clé de l'édifice, posée sur ses deux paumes à plat. Ce fut Chhey qui s'en saisit, tandis qu'An Hai remerciait leur guide avec excuses et politesse. 

Tous les deux débarquèrent ensuite sur la place pavée, léchée par la lagune — Chhey d'un bond léger, An Hai sous le regard vigilant du premier page. Si le prince finissait à l'eau devant le pas de la porte, le jeune homme savait que sa mère le tuerait — et sans doute était-elle même capable de meurtre à distance depuis les montagnes, tant la portée de ses pensées létales serait longue. 

Derrière eux, leur nombreuse escorte entreprit de décharger les bateaux des caisses amenées en ballon depuis Nekah.
— J'ouvre, Altesse ?
— S'il te plaît.
Chhey essuya la clé contre sa manche, puis la tourna plusieurs fois dans la serrure. Il poussa les deux battants de la lourde porte, dont les gonds huilés n'émirent pas un son, puis pénétra dans leur nouvelle demeure.

À sa suite, An Hai fit quelques pas hésitants dans l'entrée — un hall immense, découpé de lumière, uniformément blanc, ciselé et élégant. Tout paraissait vide : la veuve-reine avait déménagé l'intégralité de ses possessions, y compris les décorations mobiles dans les pièces, afin de laisser place nette au successeur de son époux.

— Ça ne ressemble pas du tout au style qu'on a chez nous, mais c'est magnifique, commenta Chhey, la tête penchée en arrière pour admirer le plafond de pierre gemme, taillé comme une pluie de plumes.
An Hai approuva en silence, contemplant également la finesse des moulures sur les rampes des escaliers qui grimpaient à l'étage.

Le prince s'arrêta cependant très vite dans son exploration, les yeux braqués sur le sol devant lui. Ce sol que foulait son oncle un mois auparavant, avant de décéder de maladie au terme d'une longue agonie dans une chambre du même bâtiment. L'air en suspension entre les murs gorgés de souvenirs était chargé à la fois de vie et de mort. 

An Hai serra un poing ganté sur son sternum et murmura, dans le dialecte de Nekah :
— Je ne peux pas. J'étouffe. 
Tout de suite, Chhey revint en arrière, jusqu'à ses côtés.
— Allez respirer dehors. Nous nous occuperons de tout ici.

Le page accompagna le souverain à l'extérieur. Il s'assura que celui-ci était installé confortablement sur un coussin sorti de ses bagages, sous la surveillance armée du chef de sa sécurité — Roen, le premier fils de Bophi, demi-frère de Chhey. Ce dernier repartit ensuite au petit trot à l'intérieur du palais pour diriger les opérations de nettoyage et d'installation avec sa jumelle, elle aussi au service du prince.

Sans bouger, les cheveux rassemblés sur sa poitrine et les doigts joints autour de ses genoux, An Hai observa l'eau couler, tranquille, autour de l'îlot, et caresser la pierre du parvis à quelques mètres de l'endroit où il était assis. 

Le venin des étoilesDes histoires addictives. Découvrez maintenant