Interlude - Afshan (1)

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Bakarah, Harjiba, plusieurs années auparavant

Sans un bruit, la garde referma la lourde porte derrière elle. Dans l'atrium des appartements privés du roi, l'air sentait toujours davantage le parfum des orangers qu'ailleurs. Niyasha sourit en se coulant dans l'odeur familière, plus saturée encore que d'habitude. Les diffuseurs d'huiles essentielles alternaient avec les bougies sur les multiples guéridons au pied entortillé de fleurs. L'intensité des effluves relaxantes disait, seule, qu'il y avait quelque chose à apaiser : Afshan s'était inquiété, puis évidemment irrité. Mais elle n'avait pas vu le temps passer.

Le grand bassin, illuminé au sol et cerclé de lanternes aux couleurs vives, se découpait en rectangle au milieu de la cour, entre les colonnes et les plantes luxuriantes. Sans hésiter, la jeune fille se dirigea vers lui. Où d'autre aurait pu se trouver son ami s'il avait besoin de se détendre ? 

Deux fennecs trottinèrent vers elle pour la saluer. Ils jappèrent de contentement quand elle se baissa pour les caresser, lui indiquant que son intuition était la bonne. En réalité, elle ne savait pas si on pouvait encore parler d'intuition lorsqu'on connaissait quelqu'un si intimement et depuis si longtemps.

Aux claquements légers de ses sandales sur les mosaïques des carrelages, Afshan avait tourné la tête. Dans l'encadrement des longues mèches noires, ses traits reflétèrent d'abord le soulagement. Ce dernier se dissolut néanmoins au fur et à mesure des pas qu'elle fit dans sa direction, remplacé par un énervement décuplé de ne plus avoir à se tourmenter.

Le roi l'observa s'approcher depuis le centre de la piscine, poursuivant les mouvements de brasse qui le ramenaient vers la margelle. Niyasha s'y assit souplement, les jambes repliées de côté.
— Je me suis attardée en ville.
— J'avais remarqué, oui.
La sécheresse de son ton aurait tout aussi bien pu faire avancer le désert aux portes du palais.

Dans l'eau traversée de lumière qui faisait ressortir le cuivre foncé de sa peau, Afshan paraissait à la fois vulnérable et terrifiant. Ce ne fut toutefois pas la peur qui motiva l'explication de la jeune femme, habituée au tempérament de l'ami que, longtemps auparavant, elle s'était choisi.
— J'étais avec quelqu'un.
Tout de suite, la question fusa :
— Je peux savoir qui ?
Niyasha sourit.
— Elle s'appelle Ghaita. Elle est belle comme un soleil.


Afshan s'accouda au bord du bassin et écarta avec agacement quelques nénuphars qui se balancèrent mollement un peu plus loin.
— Je les ferai interdire.
— Quoi donc ?
— Les relations entre femmes.

Niyasha le considéra avec surprise, puis sérieux. Les yeux marron, non maquillés, paraissaient mettre à nu un visage intérieur. Un instant, elle eut l'impression d'être à nouveau face au petit garçon qui venait de perdre son père et le monde tel qu'il l'avait toujours connu. Son ami, cependant, dirigeait à présent le royaume avec les pleins pouvoirs, et s'il avait envie de prendre une décision impulsive, dictée par la colère, il en avait le droit, au grand dam de beaucoup.

Les dents et les poings serrés, le souverain de Harjiba poursuivit :
— Si tu dois passer tout ton temps avec tes conquêtes plutôt qu'ici... J'édicterai une loi interdisant formellement les mariages lesbiens, sous peine de mort.
— Afshan...
— S'il le faut, je te jure que je le ferai.
Derrière le tyran, l'enfant, encore, avec sa moue boudeuse et son regard chargé de rancune et de crainte.

Elle aurait pu user d'une répartie qui l'aurait raisonné, mais ce fut la tendresse qui l'emporta.
— Il ne le faut pas.

Baissant la tête, Niyasha regarda d'abord ses mains aux paumes couvertes d'entrelacs noirs. La dentelle de fleurs était presque invisible sous le sang que sa mémoire imprimait sur sa peau. Ce jour-là, Afshan n'avait pas su ce qu'il lui demandait, et elle ne le lui avait pas dit — mais elle l'avait fait, parce qu'elle voulait qu'il eût ce qu'il souhaitait.

— Tu n'as pas besoin de lois.
Elle se pencha vers l'eau et déposa un baiser léger sur le front de son ami, qui ferma les yeux sous la douceur de la réassurance.
— Je t'ai déjà promis que je resterais toujours avec toi.

Le venin des étoilesDes histoires addictives. Découvrez maintenant