Interlude - Afshan (3)

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Bakarah, Harjiba, beaucoup d'années auparavant

Un choc contre son lit tira brusquement Niyasha de ses rêves. Le temps de reprendre pied dans la réalité de la nuit, l'adolescente plissa des yeux embrumés de sommeil, puis se redressa sur un coude, cherchant à percer l'obscurité.
— Il y a quelqu'un ?
Une forme sombre se détacha d'un des montants du baldaquin pour glisser vers elle.
— Yasha ?
La voix était jeune, comme fissurée par l'inquiétude, et elle la connaissait mieux que tout autre.
— Afshan ?

Surprise et à présent complètement réveillée, Niyasha s'assit contre ses oreillers. Son ami, arrivé auprès d'elle, grimpa sur le matelas à ses côtés. Ses pupilles s'étaient habituées aux ombres, et Niyasha distinguait les traits tendus du prince, sa bouche serrée. Elle posa une main sur son épaule en guise de réconfort.
— Qu'est-ce qu'il y a ? Tu as fait un cauchemar et tu as eu peur ?
Piqué dans sa fierté, Afshan eut un haut le corps et dégagea le bras de Niyasha d'un coup.
— Je n'ai peur de rien !
Elle le côtoyait depuis suffisamment d'années pour ne pas se blesser à la réaction disproportionnée ou au ton irrité.
— Qu'est-ce que tu fais là, alors ? Qu'est-ce qui se passe ?

Il ne répondit pas tout de suite, mais elle l'entendit déglutir tandis qu'il se rapprochait encore d'elle sur le lit.
— C'est grave.
Cette fois, le timbre angoissé l'alarma pour de bon.
— Afshan, je t'en prie, dis-moi ce qu'il y a ?
Il agrippa la main de son amie sur le drap de sabra. À mi-voix, la gorge étranglée, il expliqua :
— Je crois que mon oncle veut me tuer.
Niyasha étouffa une exclamation de stupeur.
— Ton oncle... ?
Elle sentit les doigts du prince se resserrer comme un étau sur les siens.
— Il a déjà tué mon père. Il l'a assassiné.
— Quoi... ?

Le roi Hindan était décédé quelques années plus tôt lors d'une visite officielle à une ville de l'ouest, laissant son fils perdu et inconsolable. Le souverain de Harjiba avait été mordu par un serpent extrêmement venimeux, ce qui l'avait condamné en quelques heures, aucun médecin présent n'ayant hélas pu le sauver.
— Tu es sûr ? Mais ce n'était pas un accident ? C'est ce que tout le monde a dit...
Afshan lui fit mal, tant il étreignit sa main.
— Non, pas un accident... Il l'a tué.

Le mélange de détresse et d'agitation qui hachait la voix de l'adolescent le faisait buter sur chaque mot à présent. Un sentiment de malaise commença à oppresser la poitrine de Niyasha, et ce fut d'un ton changé qu'elle demanda :
— Pourquoi ? Pour prendre sa place ?
— Il a toujours été jaloux. Il voulait le pouvoir.
— Maintenant, il est roi...
— Mais je grandis. Je suis le fils de mon père. Lui n'est que son frère.
— Et tu crois...
— Tu ne comprends pas ?

Le visage d'Afshan était si près du sien qu'elle pouvait sentir le souffle de sa respiration saccadée.
— Je suis un obstacle aussi. C'est à moi que le trône revient. Il va vouloir me supprimer.
— Comment... ?
L'angoisse de son compagnon se distillait peu à peu en elle. Elle sentait une coulée froide serpenter derrière ses côtes, alors que ses propres phalanges se crispaient sur celles d'Afshan.
— Je surprends ses coups d'œil malveillants. Je vois ses messes basses avec ses hommes de main lorsqu'il me regarde. Il me veut du mal, je le sais.

Abqasan avait toujours fait preuve de gentillesse envers la jeune fille qui n'avait rien à lui reprocher de particulier. Elle le savait sévère dans tous les aspects de sa vie politique ou privée. Il se montrait également strict avec son neveu, dont la tutelle lui était revenue après la disparition de Hindan, puisque la reine ne pouvait rien prendre d'autre en charge que son imaginaire. Il restait toutefois toujours courtois avec tous à la cour et avait même déjà accédé à plusieurs caprices du prince, notamment l'envie qu'elle-même puisse résider au palais. Le roi Abqasan ne passait que peu de temps avec Afshan, qui était surtout éduqué par ses précepteurs, mais elle ne l'avait jamais vu faire preuve de réelle rudesse avec son ami. Cependant...

— Depuis quand ?
— Je sens qu'il y a quelque chose qui cloche depuis la mort de mon père. Mais ce n'est qu'il y a quelques mois que j'ai vraiment commencé à comprendre. Il fait semblant en public, mais quand il croit que personne ne le remarque, il dévoile son vrai visage. Et tu savais qu'il avait un guide des serpents dans le tiroir de son bureau ?
La voix d'Afshan s'assourdit lorsqu'il évoqua à nouveau la perte de celui qu'il admirait comme nul autre. Être privé de son père avait arrêté en lui la construction de quelque chose qui ne serait jamais fini.
— J'ai plein d'exemples à te donner. C'est un meurtrier. Il l'a tué et maintenant, il va chercher à m'éliminer.

Niyasha ne sut que répondre. L'anxiété, plus contagieuse que n'importe quelle maladie, l'avait gagnée à son tour. Son compagnon était intelligent, perspicace. Comment ne pas accorder foi à son analyse, d'autant qu'il était le premier concerné ? Pourtant, si le danger s'abattait, que deux adolescents pouvaient-ils faire contre lui ?

Il fallait protéger Afshan. Elle balaya des yeux les coins plongés d'ombre de sa chambre, à la recherche d'une idée.
— Tu veux qu'on échange nos places ? Que j'aille dormir dans ton lit ?
Son ami protesta vivement.
— Non ! Non, reste ici. Il ne faut pas qu'il risque de te blesser par erreur.
— Alors, tu veux rester, toi aussi ? Il ne pourra pas deviner que tu es avec moi.
Afshan hocha la tête dans la nuit.
— Oui. Dorénavant, je viendrai tous les soirs dormir ici.

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