Je regardais Dalmas dormir. J'avais passé une bonne partie de la nuit avec Bulle, mes deux amants s'étaient endormis dans les bras l'un de l'autre. Je supposais qu'ils avaient parlé de toutes ces choses que je ne pouvais pas entendre. La confiance ne régnait pas complètement et dire que cela ne me chagrinait pas aurait été un mensonge.
Anaclet était parti un peu plus tôt, embrassant ma joue comme pour s'excuser de la veille. Je ne lui en voulais pas. Je venais d'arriver après tout. J'étais un organisme entier à ajouter à leur équation déjà parfaitement rodée. Bien sûr que ça prendrait du temps. Je fermais les yeux de nouveau, laissant le sommeil m'emporter encore une fois, Dalmas confortablement installé contre moi. Bien au chaud.
Je repassais voir Bulle tous les midis. Nous mangions ensemble. Il me racontait son enfance, je lui racontais la mienne. Rien de bien extraordinaire de ma part. Tout semblait pourtant le surprendre. Il se demandait comment j'avais pu entrer dans la Garde malgré ma différence, les réponses que je lui apportais étaient loin d'être satisfaisantes, mais je n'avais moi-même pas constaté la moindre attitude particulière à mon encontre, si ce n'est que personne à Semerande ne semblait en connaitre plus que moi sur les Haugs et que chaque chose que je constatais sur mon corps était également une nouveauté pour eux.
Nous parlions également longuement des discrets stigmates qui parcouraient nos deux peaux. Ces dessins creusés dans notre épiderme étaient particuliers à notre clan, ils étaient apparemment indétectables aux autres Haugs et permettaient aux tribus de se distinguer les unes les autres. Le concept m'échappait un peu, mais je me disais que je finirais bien par comprendre comment la nature m'avait faite un jour.
L'après-midi, je le passais avec Dalmas dans la verrière. Il étudiait les phénomènes atmosphériques et me montrait comment utiliser les différents outils et appareils présents dans l'immense bureau qui appartenait aux Nettoyeurs, se transmettant avec la maison, de génération en génération. Anaclet travaillait tous les jours. L'astronome ne semblait pas s'en contrarier, c'était, semblait-il, habituel.
Un de ces doux après-midis, je m'étais allongé au sol et regardais distraitement la formation de mes collègues de la Garde se stabiliser. Il était impossible de différencier un Hange d'un autre à cette distance, mais je m'amusais à tenter d'identifier les trois figures volant au-dessus de nos têtes. Dalmas avait vissé une prothèse de secours à son bras, il se tenait sur la pointe des pieds en haut d'un court escabeau pour placer son œil à l'embouchure d'un appareil composé de plusieurs lentilles dont il ne m'avait que vaguement expliqué l'utilité. Cela faisait une bonne demi-heure qu'il était immobile et je décidais d'ouvrir la porte de la verrière pour aller sur le balcon qui en faisait tout le tour.
En me redressant, ma main se posa sur une longue-vue hors d'âge qui avait surement dégringolé d'un coin de meuble croulant sous les artefacts. Je la pris avec moi, contournant les fenêtres parfaitement entretenues pour me placer à l'Est. Je portais machinalement l'instrument au niveau de mon œil et fermais l'autre pour regarder vers le fond de l'horizon.
Je sentis la présence de Dalmas avant qu'il ne me touche, se glissant contre mon torse pour me piquer la longue-vue.
« — Dis donc, toi ! Tu as passé ta journée à regarder dans des versions plus sophistiquées de ce que tu essayes de me dérober ! Ne serais-tu pas un peu gonflé ?
— Tu t'ennuyais ? »
Le sourire en coin de l'astronome ramenant sa tête en arrière pour me regarder par-dessous avait quelque chose de trop craquant pour que je ne me plaigne plus longtemps.
« — Tu en as fait exprès, vermine. »
Dalmas ne dénia rien, se contentant de me regarder dans les yeux ainsi, à l'envers. Il portait son cache-œil, dévoilant seulement son œil marron. Je pris tranquillement le temps de regarder ses traits francs, dans cette position, j'avais tout le loisir d'admirer la structure osseuse de son visage. Sa peau devait avoir été blanche à une époque, elle portait maintenant la trace indélébile du vent et du soleil. Il avait l'air d'un travailleur de terrain, sa vocation d'astronome m'étonnait.
VOUS LISEZ
Surplombe
FantasyDans un monde qui se résume à une ville flottant au dessus de flots calmes d'un lac immense, qui est le plus libre ? Ce soldat qui flotte dans les cieux à la lisière du soleil ? Cet être étrange qui nettoie la ville d'on ne sait quoi ? Ce corsaire à...
