Un jour dans l'appartement cafardeux au plancher enfoncé, ma mère sauta au plafond et enfonça le parquet un peu plus en retombant. Le pire des taudis n'était pas ce qui l'avait jamais empêcher d'y exprimer une joie naturelle. C'était un médicament qu'elle prescrivait bien volontiers, une manne qui apaisait les manques et éludait la misère. Cette force de projection dans une réalité supérieure à celle qui était là sous nos pieds calleux était l'une de ses qualités innées de femme "poto-mitan". En somme, son rire sonore et gras qui finissait dans les aigües était toujours justifié. En l'instant, elle avait reçu mon billet retour qu'elle me posa dans les mains tel un graal (non pas qu'elle se réjouissait de se débarrasser de moi; celà dit ça lui ferait des vacances). L'objet se présentait sous la forme d'une belle enveloppe blanche plastifiée avec au milieu un logo rond, rouge et vert estampillé d'un "M" blanc. J'allais retourner à Ouanakaéra après deux ans, ce qui n'avait pas été suffisant pour une amnésie totale.
Le 26 juin 1991, je finis l'année scolaire presque une semaine plus tôt, bien avant mes camarades déjà prévenus. Ce jour tout à fait singulier dans une vie, je fus conduit en Renaud Fuego couleur Ferrari jusqu'à Orly Sud et découvris un nouveau statut, celui D'UM (enfant non accompagné); un statut qui me colla pendant toute l'enfance. J'allais voyager seul à travers l'Atlantique-Nord et allais vite en prendre l'habitude avec délectation. Ma pochette autour du cou je comparais le service à bord des compagnies françaises. Cette fois, je me félicitai du choix de mon Papy pour une compagnie locale. Air Martinique faisait depuis peu la traversée grâce à un Macdonnel Douglas DC-10 repris à Minerve, une compagnie que tout le monde a oublié. Les années d'après, il y eu AOM, Corsair et surtout Air France (qui constituait un luxe dans l'esprit des gens), encore AOM et puis re-Corsair, puis de nouveau Air france. Je m'habituais à voyager accompagné par les belles hôtesses toujours très avenantes.
En ce jour, celle qui accompagnait le petit groupe d'enfants vers la passerelle de l'avion nous demanda pour meubler au milieu de l'interminable tapis roulant:
"—Vous êtes jumeaux?
—Qui ça?
—Bah vous deux! Non?
—Ah non, pourquoi? M'interloquai-je en posant les yeux sur l'autre petit garçon noir à ma gauche.
—Bah, Yannick et Yoann. Et en plus vous avez exactement la même tenue, c'est une drôle de coïncidence... Je vais vous confondre ça c'est sûr! Remarqua-telle en nous regardant alternativement avec un large sourire.
Le petit garçon qui marchait à côté de moi avait le même âge et la même taille avait été habillé chez Tatie. Nulle doute sur l'origine "barbessienne" de notre ensemble chemise et short couleur taupe. certes Certes, ce n'était pas les vêtements les plus onéreux mais c'était ceux que les bourses pouvaient; du tout neuf spécialement acheté pour l'occasion. A cette époque tout le monde était parfaitement apprêté pour voyager (et plus particulièrement en avion). On voulait profiter du luxe et faire bonne figure à l'arrivée. Arrivés au bout du bout du bout des tapis roulants, nous nous trouvâmes devant une baie vitrée d'où on apercevait déjà le F-GDJK fraîchement peint et rattaché au terminal par un tube téléscopique. L'hôtesse nous laissa une demi-seconde pour capter la scène et faire monter l'excitation, bah voilà, c'est lui, c'est votre avion les enfants, il est pas beau? Suggéra-t-elle promptement, l'instant d'après nous nous engouffrâmes dans le tube au bout duquel un sifflement aigu nous accueillit à la porte bombé de la carlingue en même temps que trois hôtesses navigantes. Le méchanicien de bord passa discrètement derrière tout de de blanc.
Après un vol lisse en course incessante vers le couchant, l'astre du jour finit par couler dans une mer de nuage enflammés, déjà la cimes des volcans caribbéens se dessinait. L'atterrissage au Lamentin se fit de nuit. Lors du dernier grand virage depuis le milieu du gros tube les autres enfants et moi nous cassions le cou seulement pour ne rien distinguer que les lumières oranges des lampadaires de Fort-de-france, les balises clignotantes de la baie des flamands, les gommiers de pêche s'ils portaient une lanterne, les pétrolettes de retour des trois îlets, les palétuviers formant des masses noires effrayantes qui défilaient à toute vitesse sous les ailes de l'appareil les chatouillant presque; enfin on sentit la bête se cabrer pour préparer son impact sur la piste 10.
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Frégate
AventuraUne fois la bougie de l'insouciance soufflée sur le gâteau de la vie, devient-on adulte d'un coup d'un seul? Il y a t-il en chaque adulte un enfant trop vite sevré. Ouanacaéra sous l'ère néo-coloniale, après la réussite du programme de créolité cult...
