A Saint Rock le temps s'écoulait au rythme des nuages qui passés le point culminant du morne redescendaient dans la plaine en se dégonflant sur le coeur de Ouanacaéra, l'île lézard, enfin... Madinina dans la langue d'aujourd'hui. Malgré toute sa grâce, ce n'était pas ce cycle qui m'occupait. Il y avait bien mieux à observer, ainsi je surveillais quels fruits étaient assez murs pour faire les jus et cocktails du déjeuner. Chaque arbre était une personnalité à part entière. Parmi ces personnalités: le pied de cerises pays (bien trop généreux malgré sa modeste taille) figurait en chouchou. Avant de partir en France, de tous il avait été mon arbuste favori. Avec Jimmy nous passions des après-midi entiers dans les branches sous le regard des anolies, fâchés que l'on se serve dans leur garde-manger. Les cerises étaient produites quasiment à longueur d'année grâce à deux floraisons progressives dont les fruits restaient plusieurs mois, il y en avait donc pour tout le monde et à cet égard, certaines étaient croquées à même le pied par toutes sortes de bestioles, les anolies en tête.
Le matin, je récoltais les cerises rouges dans une bassine pour les ramener à la cuisine, les laver, les écraser à la fourchette, les passer, y ajouter de l'eau et du sucre roux avant de parfaire le goût avec du jus de lime ou d'orange amère. Depuis son fauteuil (si elle n'était pas dans son jardin), Mamie Yolande jetait un œil circonspect vers la cuisine:
"Messié! Mi conmèss danm'? Tant que tu ne finis pas tout mon sucre ! Interpelait-elle de l'autre bout.
Par les fenêtres de la cuisine, le pied de cerises acérola passait quasiment l'une de ses branches pour voir ce qu'il advenait de sa descendance tandis que j'avais déjà bu la moitié du breuvage avant même de le servir. Pour se faire, Il fallait encore le réfrigérer.
L'après-midi, lorsque j'avais épuisé la ressource de cerises rouges, je ne pouvais m'empêcher de me rabattre sur les cerises oranges jusqu'à ce qu'il ne reste que des jaunes et des vertes dont le goût âcre ne me rebutait pas. A mon premier retour mon arbuste préféré était devenu arbre (nain certes) beaucoup plus fier et pas moins généreux. En y remontant, j'essayais de me rappeler les bons moments blotti dans ses branches mais nous avions été déconnecté, il ne me reconnaissait pas et me provoquait des démangeaisons insupportables sur tout le corps. Des armées de fourmis s'ajoutaient à l'attaque biologique et les anolies sortaient leur langue pour manifester leur hilarité. A se demander comment jadis avais-je pu y passer des heures?
Les cacaoyers étaient une maigre consolation, leurs bogues jaunes ou oranges une fois bien mûrs devaient être attendues avec plus de patience et nécessitaient dextérité et vaillance. Je ne grimpais pas les cacaoyers plus qu'à la moitié car certaines des branches frêles se penchaient sur un ravin plein de choux de Chine et d'orties; royaume des crapeaux et des mangoustes. Pour détacher les bogues il fallait trouver une tige de fer de chantier repliée en hameçon qui faisait ainsi office de gaulette. Les "Kakos" n'avaient rien encore à voir avec le chocolat des étales de marché et bien que papy savait en faire, le procédé m'étais inconnu à cette heure. Je me contentais de casser les bogues en les frappant au sol, puis d'en sucer les graines qui étaient enveloppées d'un maigre 'nannan' onctieux et légèrement sucré. Papy Albè Bomb'bè n'avait pas la patience de faire du chocolat car il produisait déjà du café (dont les plants descendaient directement des originels importés ici sous ordres de Louis XIV) ainsi que du miel venant de ses ruches disséminées sur plusieurs terrains (dont un au beau milieu des plus voraces des békés, les Hayot, qui eux avaient forgé leur monopole séculaire sur l'épuisement de toutes formes de vie, humaines, animales ou végétales). Les cacaoyers qui ne faisaient guère plus de chocolat restaient malgré tout très utiles pour y laisser grimper les lianes de vanille, dont le procédé était lui aussi laborieux. En effet, la vanille ne produisait de fruit que si elle était fécondée par la main de l'homme. C'étaient des hommes comme Albè Bomb'bè en symbiose avec leur terre et portant ses mêmes traits d'homme nègre travailleur qui l'avaient découverte et transmis jusqu'à lui-même. L'héritage était là. Sans le réaliser j'apprenais ses gestes en regardant papy qui m'envisageait déjà comme successeur.
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Frégate
AdventureUne fois la bougie de l'insouciance soufflée sur le gâteau de la vie, devient-on adulte d'un coup d'un seul? Il y a t-il en chaque adulte un enfant trop vite sevré. Ouanacaéra sous l'ère néo-coloniale, après la réussite du programme de créolité cult...
