En faisant l'association entre Ouanakaéra (l'île lézard) et ses habitants, certains admettaient que leur chair et leurs os étaient comme son humus et son basalte, que leur sang était pareil à ses torrents. En son volcan ils voyaient leurs coeurs et par le tonnerre c'est leur esprit qui s'exprimait. En cet instant, mon regard s'élevait vers les nuées noires grondantes qui prenaient d'assaut la plaine centrale. En leur sein j'imaginais clairement des géants de roches se livrant des batailles titanesques. Chaque éclair résultait de la friction entre des glaives de la taille d'un train de marchandises. Les grondements pour leur part étaient tantôt provoqués par les chutes exorbitantes des géants de pierre ou sinon par le passage de chevaux aux naseaux furieux tirant derrière eux des charriots en métal aiguisé. Je tentais entre deux nuages de percevoir un extrait de ce spectacle en conservant la peur terrible de me prendre un éclat et pire mais moins sûr, que ma minuscule présence soit découverte par l'un des protagonistes et que leurs regards courroucés abattent sur moi une foudre décuplée par leur rage de m'avoir surpris.
Précisément de cette manière, les habitants de l'île aimaient croire qu'ils avaient été frappés par une malédiction, ce qui de générations en générations les avaient rendu sensibles aux choses verticales. Ils savaient qu'on était jamais à l'abris de subir un éclat tombant du ciel et plus vicieux encore: de découvrir un bout des enfers à chaque tournant. Et une malédiction en entraînant une autre, les gens passaient leur temps à étudier tant bien que mal les manières de conjurer le sort. Un séisme, un raz de marré, un cyclone, une éruption de la montagne appartenaient à la catégories des malédictions environnementales. On ne les maîtrisait pas, néanmoins on pouvait les sentir venir. Pour anticiper un cataclysme il suffisait d'observer les cycles et les variations de la nature. Ainsi, les gens avaient généralement une bonne connaissance de la faune et de la flore, autant que de la météo et du littoral. Pour son compte, Bonne maman pouvait prévoir la fin d'une averse à la seconde près. Lorsqu'elle trouvait que la pluie avait suffisamment duré elle s'avançait sur le bord de la véranda et les yeux fixés sur les géants elle s'écriait:
"La pli-a dépassé! Mwen ni zafè mwen pou mwen fè!"... Et les tumultueuses forces d'en haut n'avaient qu'à se taire pour la laisser vaquer à sa routine.
Cela dit, une malédiction était indéfiniment en cours. Personne n'avait les bons mots pour la nommer ou l'interrompre, elle était devenue une chape invisible constituante de l'aura de l'île. La plupart des gens l'occultaient car la saisir dans toute sa portée était synonyme de tourments sempiternels. Les Kalinagos qui jadis avaient dansé et festoyé ici même en avaient fait les frais en périssant tragiquement, à noter qu'avant cela c'est eux-mêmes qui avaient décimé le peuple Arawaks en prenant bien soin de garder leurs femmes pour produire des générations d'hybrides conservant le tourment, l'esprit de lutte et de méfiance encodés dans leurs gènes. Pour autant la malédiction sans visage avait survécu à nos prédécesseurs d'il y a plusieurs siècles, tel un gaz corrosif flottant au dessus des îles attendant d'étouffer les relents de vie au moindre écart. A cet égard, sur ces terres pourtant sans gisement ni minerai, ou sinon parsemées de quelques reflets émeraudes scintillants dans quelques criques reculées, des hordes d'humains en chaînes ou déchaînés arrivaient régulièrement par vagues pour se répandre dans ses entrailles, se brisant parfois l'échine, la gorge typiquement déployée vers le ciel pour questionner leur destin. Lui implorant de former une destinée glorieuse ou au pire une descendance résiliente. Ici, des générations d'hommes faisant bon gré ou malgré eux avaient parcouru ce qui était aujourd'hui un beau merdier initial, tout bonnement une plantation à ciel ouvert, soldats boueux d'une guerre perpétuelle qui ne disait pas son nom. Certes, Ouanakaéra générait une ivresse, une fièvre sans or dont découlait une frictions sans merci pour l'accaparement des lieux. Lavée de sang, de sueur et de feux, lorsqu'elle ne l'était pas par les trombes d'eau, tentant de recracher les poisons mis dans sa terre, pétrîtes par les boulets sifflants et les révoltes, Ouanakaéra et ses sœurs se savaient convoitées de toute part et ni les contritions ni aucun remède n'y changeaient au sort.
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Frégate
AbenteuerUne fois la bougie de l'insouciance soufflée sur le gâteau de la vie, devient-on adulte d'un coup d'un seul? Il y a t-il en chaque adulte un enfant trop vite sevré. Ouanacaéra sous l'ère néo-coloniale, après la réussite du programme de créolité cult...
