PAGE BLANCHE
(Première partie)
Il restait là, assis pendant des heures. La feuille, devant lui, était vide ; la page était blanche. Il était comme un ange regardant le monde. Il ne disait rien.
Je le voyais devant son bureau, à travers la vitre d'un vieux magasin d'antiquités. C'était en rentrant chez moi après le lycée, ou le matin en y allant. Personne d'autre ne s'arrêtait pour l'observer, et je ne m'attardais pas bien longtemps non plus. Il avait l'air d'une statue de cire.
Le jour baissait, il n'allumait pas la lumière.
Il n'écrivait pas.
Je passais devant lui tous les matins. Tous les soirs. Il avait les cheveux blonds, une crinière épaisse et dorée ; parfois, il y passait un peigne noir auquel il manquait deux dents. Enfin, c'est ce que j'imaginais, quand je voyais frémir leurs ondulations brûlantes. Il occupait un petit coin de mon esprit — trop peu pour que sa présence me choque vraiment, au fond. Il était juste là à fixer le mur et réfléchir. Je crois qu'il réfléchissait, ou qu'il écoutait quelque chose. Et puis, un jour, je l'ai croisé à un café deux rues après sa vitrine habituelle, et puis, une autre fois, deux rangs plus bas au cinéma, puis dans la rue, sur les promenades, aux fenêtres, et j'ai fini par en venir à rêver de lui, et je me suis dit, enfin, que je devais lui parler.
C'était sur un pont au-dessus de la Seine, près de Notre-Dame. Il jouait du piano qu'on laisse là-bas, parfois, en plein air.
Je me suis approchée. Une brise fluviale secouait sa crinière. Encadrant son visage, deux mèches folles dansaient... Il fixait le ciel, il jouait sans regarder ses doigts. L'idée qu'il était peut-être aveugle m'a traversé l'esprit. Aujourd'hui, je me demande encore ce qu'il en est ; à mon avis, je ne le saurai jamais pour sûr.
Je me suis plantée à côté du piano ; il n'a même pas tourné la tête.
Je lui ai demandé qui il était. Il a répondu :
- Je suis le vertige.
J'ai cru à une mauvaise plaisanterie, naturellement. Je m'attendais à ce qu'il éclate de rire en contrepoint à sa réplique solennelle. Mais il ne riait pas. J'ai répété :
- Le vertige ?
Il a acquiescé. Il jouait encore, jouait de la musique dans Paris arrêté ; les passants coulaient en bancs tout autour de notre pont, sans y poser le pied. Il n'y avait que lui et moi. Le ciel était gris et rouge, à cause du crépuscule nuageux.
J'ai cligné des yeux ; la musique s'était tue. Le vertige s'était approché de moi pour s'asseoir sur la rambarde du pont, les jambes dans le vide. Moi, j'étais dangereusement penchée sur le rebord de pierre, les bras croisés sous ma poitrine. Le vent agitait mes cheveux, mes pieds décollaient pratiquement du sol.
La Seine était magnifique, verte dans le couchant rouge. J'ai tourné un peu la tête pour croiser le regard du vertige, visualiser les traits de sa gueule d'ange. Il avait la peau lisse et légèrement hâlée, les yeux verts, le nez franc, la bouche douce et vermeille. Il était beau comme un dieu auquel on ne croit pas.
Un peu plus loin, des bourrasques agitaient une mélodie jouée d'un autre pont, d'un autre piano.
- Ne reste pas trop près du bord, dit le vertige. Tu pourrais perdre l'équilibre. C'est de cela que je suis fais, tu sais, c'est comme ça que j'agis.
Comme pour confirmer ses dires, j'ai éprouvé une sorte de tournis. J'ai secoué la tête et réalisé que j'étais à l'horizontale, le ventre sur la rambarde. Le fleuve était très exactement en-dessous de mon visage.
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Pages Blanches
General FictionUn recueil de nouvelles en construction... J'ai commencé à m'intéresser à ce format suite à une lecture-révélation du recueil "Fantaisies d'Asphalte" d'un ami et collègue, Lucas Musel pour ne pas le citer. Ne le cherchez pas sur Wattpad, il n'y est...