J'ai jeté ta bague dans la Seine.
Désolée.
Si ça peut me racheter, j'y ai mis les formes. J'ai cherché le bon endroit pour le faire. J'ai pensé au Pont Neuf, mais le Pont Neuf, c'est le repère des quêteurs qui vous tombent dessus à chaque pas. Ils voulaient m'arracher ma signature et quelques sous, peut-être, tout ça pour je sais pas quoi. Un piège à cons. La Seine était belle, le soleil haut. Les bateaux créaient des remous verts. Devant moi, il y avait la pointe de l'île de la Cité, avec ses saules pleureurs et ses sorbonnards aux jeans retroussés. Des embruns jaillissaient de l'eau pour caresser mon visage. J'ai contemplé le fleuve quelques courts instants, méditant, l'anneau réchauffé à travers mon poing fermé, et puis un autre de ces types est venu me demander de signer son papier. Je suis partie.
J'ai ensuite considéré le Pont des Arts. On lui a enlevé ses cadenas, au Pont des Arts, et il n'y en a que quelques nouveaux pour l'instant. On aurait pu lui enlever ses touristes, aussi. Je ne t'ai même pas emmené là-bas, tu vois, je n'ai pas osé. Tu étais toujours le premier à dire que le Pont des Arts n'a plus rien d'artistique. Tu l'aurais mal pris.
En mal d'un pont d'où te jeter, j'ai fini par retourner à l'intérieur des terres, à l'intérieur des rues. J'ai parcouru des kilomètres en me récitant notre histoire.
—
J'ai ouvert, un soir, un livre au hasard. À une page qui n'avait pas de sens. Je me suis glissée entre les lignes et j'ai dansé avec toutes les lettres. Toute la nuit. À la fin des numéros, sous la couverture, je me suis enivrée en faisant tourner ma propre tête dans tous les sens, jusqu'à la sentir quitter mon corps.
C'est comme ça que je suis tombée sur la figure parfaite de ma moitié.
Je me suis réveillée le lendemain, une bague à l'annulaire. C'était un anneau d'argent, un petit anneau fin qui se fondait dans ma chair avec des croisillons. Il était si léger que parfois, je l'oubliais, le temps de rire au bras d'un inconnu ou de me perdre dans une sublime paire d'yeux — pas longtemps du tout. On me disait : « Jolie bague, vous êtes fiancée ? » et je rougissais en sentant la main invisible de ma moitié amoureuse, le long de ma hanche ou autour de ma taille. Ta main.
J'enroulais mon bras autour d'un bras immatériel, je me perdais dans tes yeux fantomatiques. J'embrassais tes lèvres inexistantes. Le soir, je dormais seule, mais un souffle léger caressait toujours ma nuque et des doigts rugueusement abstraits effleuraient le frémissement de mes seins, dans un sommeil lucide.
On s'entretenait souvent au sujet de choses graves, toi et moi. De belles choses et de choses laides. Je t'appelais mon chevalier parce que tu épousais un idéal physique et intellectuel. Je faisais de toi ce que je voulais. Tu étais d'accord ! La bague restait à mon doigt, restait collée, je ne l'enlevais jamais.
Un jour, j'ai rencontré un visage que tes traits flous ne parvenaient qu'à rendre plus nets. Me prenant au jeu de celui qui était une réalité, j'ai passé de plus en plus de temps en sa présence, te négligeant.
Tu n'étais plus qu'une belle image qui pleurait maintenant au bord de mon lit, toutes les nuits.
Je portais des gants la première fois que j'avais parlé à l'homme du réel ; aussi, il n'a pas vu ta bague. Je me suis débrouillée pour lui cacher mes mains jusqu'au soir où il m'a invitée chez lui.
Je ne suis pas idiote, je savais ce qui allait se produire. J'ai tenté de retirer l'anneau d'argent de mon doigt. J'ai essayé la manière douce, je te jure ! Mais il ne partait pas. Alors, comme j'étais au désespoir et que je sentais mon désir de réalité croître avec ma haine de l'idéal, j'ai commencé à forcer. Toi, tu te traînais à mes pieds, tu me criais que c'était cruel et idiot. Je ne t'écoutais pas.
J'étais à l'heure au rendez-vous.
Je portais des gants pour cacher mon doigt manquant. J'ai inventé une histoire à dormir debout pour l'homme du réel ; on a couché ensemble.
Oh, mon spectre. Là où tu étais doux, il m'a blessée. Ta sensualité a place à des gifles, avec lui ; tes mordillements à du cannibalisme. Je lui ai dit de s'arrêter ; il a continué. Il faut croire que c'est ainsi que les choses se passent, dans le vrai monde.
Je suis rentrée chez moi, le lendemain.
J'ai titubé dans sa salle de bains, je suis tombée à genoux devant les toilettes. J'ai dû me rincer la bouche, après avoir vomi. Je me suis regardé dans le miroir. Mes yeux étaient rouges et ma peau cassante. Mes doigts saignaient, tout autour des ongles. Ma brûlure l'élançait. Mon corps entier tremblait.
Les ampoules au plafond grillaient et se rallumaient en resserrements épileptiques. La baignoire était sale, je ne savais même pas ce qui m'avait poussée à y plonger. Je ne me rendais compte de rien, bouffant de la pâte à tartiner à la petite cuiller sans me rappeler seulement d'en avoir acheté. Le monde entier était un cauchemar tournoyant et des cafards couraient au plafond, en apesanteur. Il en tombait parfois dans le bain à présent froid, crasseux de sang et d'huile.
Hors de l'eau, j'étouffais comme un poisson sale. J'ai fini par s'évanouir sur le parquet étincelant de son salon, rampant et pleurant des larmes irréelles.
J'ai voulu que tu me pardonnes ; tu t'étais évanoui. C'est ce que font les idéaux, paraît-il.
—
J'ai refait ma vie.
Il y a bien un moment où il faut se comporter en adulte. J'ai rencontré des hommes bons, des hommes mauvais, des vieux, des jeunes, des coups d'un soir, des amoureux, des plans cul. Évidemment, aucun ne t'arrivait à la cheville. J'ai même été fiancée, une fois — ça t'aurait bien fait rire...
—
J'ai fini par trouver l'endroit idéal pour te laisser mourir. C'était sur un petit pont au-dessus de l'Ourcq, dans le Paris tranquille et silencieux d'une nuit de printemps.
Des lampadaires brillaient sur le sable, une voiture passait de temps en temps. J'ai sorti ta bague de ma poche, ta bague et ma main à laquelle il manque un doigt. Je l'ai regardée une dernière fois, à la lumière de la lune. Elle luisait doucement.
L'eau noire s'est à peine troublée en t'attrapant, comme on attrape une petite balle au vol. J'ai regardé les derniers sillons s'effacer. Avec regret, sans doute. J'ai repensé à cette nuit à travers les lignes, cette nuit à travers les mots, cette nuit où tout avait commencé. Le pont vibrait doucement sous mes pieds, comme tes caresses vibraient sur ma nuque, autrefois.
J'ai regardé le fleuve, tâchant de ne plus trop penser. Le vent se levait, créant des vaguelettes. J'ai souri en voyant un caneton émerger à la surface, ses petites plumes ébouriffées projetant des gouttes de lune autour de lui. Et puis, une bourrasque a soudain traversé mes cheveux, soufflant comme le diable à la surface de la Seine.
Un petit objet s'est soulevé sur les vagues et a décollé très haut, porté par je ne sais quoi de magique.
J'ai tendu ma main mutilée. Ta bague est retombée dans ma paume — inutile, inoubliable. À l'intérieur de l'anneau, entre les croisillons, un monde se créait, un microcosme qui contenait toute notre histoire. Et toi, sous les reflets, entre les lignes, toi, tu me souriais.
Tu murmurais qu'un idéal ne meurt jamais.
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General FictionUn recueil de nouvelles en construction... J'ai commencé à m'intéresser à ce format suite à une lecture-révélation du recueil "Fantaisies d'Asphalte" d'un ami et collègue, Lucas Musel pour ne pas le citer. Ne le cherchez pas sur Wattpad, il n'y est...