Magdelaine se couvrit la bouche d'une main, effarée, dégoûtée, effondrée. C'était la première fois qu'elle voyait un corps sans vie et rien n'aurait pu la préparer à ce qu'elle avait à présent sous les yeux. La souffrance qu'avait ressentie le pauvre homme dans ses derniers instants avait été telle qu'il était très certainement parti sans même voir la mort lui tendre les bras.
― Je l'ai entendue crier après avoir frappé, expliqua Victor à Christophe en désignant l'épouse en pleurs. Elle a dû le découvrir en venant m'ouvrir. C'est bien cela, madame ?
Jeanne dut lui reposer la question, la femme éplorée n'écoutant qu'à demi-mot ce qui se disait autour d'elle, les yeux rivés sur son mari. Elle acquiesça.
― Savez-vous quand cela a-t-il pu se produire ? lui demanda doucement Christophe en s'agenouillant à côté d'elle, une main apaisante sur l'épaule. Magdelaine sentit son cœur se serrer.
La jeune femme inspira plusieurs fois profondément pour ravaler ses larmes et raconta :
― Il y avait tout ce bruit, tous ces corbeaux... Il a ouvert la fenêtre pour voir ce qui se passait et a vu quelqu'un à la porte, une femme. Il est descendu lui demander si elle avait besoin d'aide. Je crois... Je dormais à moitié. Et puis vous avez frappé. Comme il ne vous ouvrait pas et qu'il ne me répondait plus, je suis descendue et...
Son visage vira au vert pâle et elle eut un haut-le-cœur. Magdelaine, qui combattait déjà sa propre nausée, fit immédiatement volte-face. Ce fut le moment que choisirent Lison et le troisième inquisiteur pour arriver précipitamment à la porte. Christophe se tourna vers eux et ordonna :
― Second Dévot Joseph, rendez-vous immédiatement à l'abbaye et ramenez-en le père Claude. Nous aurons besoin de son expertise.
L'homme qui accompagnait Lison hocha la tête et repartit au pas de course. Cette dernière pénétra dans la pièce et se figea. Magdelaine contempla son amie, presque aussi pâle que le cadavre. Elle y jeta à nouveau rapidement un œil avant de ramener son regard sur Lison.
― Ce n'est pas très beau à voir, ne te force pas, lui murmura-t-elle, se doutant que le lien avec la mort de sa mère pût faire remonter de mauvais souvenirs.
La jeune femme ne réagit pas. Elle avait les yeux rivés sur le corps mais semblait contempler autre chose, un point qui se trouvait des lieues au-delà.
― Lison ? appela Magdelaine sans susciter de réaction. Lison ?
Elle lui posa une main sur l'épaule et son amie sursauta, revenant au présent.
― Pardon, que disais-tu ? lui demanda-t-elle.
Magdelaine secoua la tête.
― Ce n'est rien... murmura-t-elle. Sortons un moment, veux-tu ?
Une fois à l'extérieur, la sorcière de l'eau inspira une grande bouffée d'air, essayant de chasser de son esprit la vision d'horreur qui se trouvait derrière elle.
― Tout va bien ? lui demanda Lison en la dévisageant.
― C'est moi qui devrais te poser cette question... répliqua Magdelaine en secouant la tête.
Son amie haussa les épaules sans répondre. Elles restèrent silencieuses quelques minutes, frissonnant lorsqu'une petite brise fraîche les atteignit, profitant tant qu'elle le pouvait du calme et de la normalité qui régnait dans la rue sombre.
Enfin, Lison reprit la parole :
― Tu es sûre que tout va bien ?
Magdelaine allait lui répondre quand la jeune femme ajouta :
― Je ne parle pas seulement de... ça, précisa-t-elle en tournant légèrement la tête vers la porte ouverte derrière elle. Tu sembles très fatiguée, ces derniers temps. Es-tu sûre de ne pas en faire trop ?
La sorcière de l'eau ouvrit la bouche pour la contredire, affichant ce faisant un sourire qu'elle voulait rassurant, mais aucune parole ne lui vint en tête. Elle se frotta les tempes, essayant de remettre de l'ordre dans ses pensées, puis finit par lâcher :
― Disons que je ne suis pas au meilleur de ma forme... Il y a les recherches à la Bibliothèque, les patrouilles à toutes heures du jour et de la nuit, les réunions à l'abbaye... Monsieur Landec se montre compréhensif, heureusement, soupira-t-elle.
L'ambiance feutrée et chaleureuse de la librairie lui manquait énormément. Elle n'y passait plus que pour aller dormir, mangeant sur le pouce au cours de ses trajets entre la cordonnerie rue Tristin et l'abbaye Saint Melaine.
Elle avait décidé de ne pas en dire plus, voyant que cette réponse satisfaisait Lison tout autant qu'elle l'inquiétait. Pourtant, elle ne put contenir le flot de ses paroles et poursuivit :
― Deux sorciers m'ont aussi approchée pour récupérer le médaillon ignis. Ils n'étaient pas très malins et j'ai pu les convaincre de renoncer assez facilement, mais j'ai peur qu'ils soient de plus en plus nombreux à essayer de me le voler par tous les moyens. Dans mon état actuel, je n'arriverai pas à repousser les plus belliqueux...
Lison ouvrit de grands yeux et lui posa une main sur l'épaule.
― Pourquoi ne m'en as-tu pas parlé plus tôt, Magdelaine ? Je suis ton amie, laisse-moi t'aider... Nous pouvons veiller sur le médaillon à tour de rôle, par exemple.
La sorcière de l'eau secoua la tête, un sourire las sur les lèvres.
― Je me débrouillerai. C'est le devoir de ma famille. Tu m'as déjà énormément aidée en ralliant presque toutes les sorcières de la ville à notre cause. Je ne te remercierai jamais assez.
Lison laissa tomber sa main le long de son corps.
― Très bien. Garde tout de même ma proposition en tête. Ma mère est morte, je ne veux pas également perdre celle que je considère comme ma meilleure amie.
Magdelaine lui adressa un sourire reconnaissant teinté d'amusement. Qu'allait-elle raconter là ? Elles étaient meilleures amies.
Derrière elles, l'oiseau aux plumes sombres qui les observait prit silencieusement son envol.
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La Malédiction de la Sorcière au Corbeau (50%)
Fantasy⚠️ 𝐒𝐞𝐮𝐥𝐞 𝐥𝐚 𝐩𝐫𝐞𝐦𝐢𝐞̀𝐫𝐞 𝐦𝐨𝐢𝐭𝐢𝐞́ 𝐝𝐮 𝐫𝐨𝐦𝐚𝐧 𝐞𝐬𝐭 𝐝𝐢𝐬𝐩𝐨𝐧𝐢𝐛𝐥𝐞 Royaume de France, début du XVIIIe siècle. Lorsque la redoutable Sorcière au Corbeau s'éveille après plusieurs décennies de sommeil, Magdelaine Morglas, d...