Chapitre 9

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Sammaël

Le manoir avait retrouvé un semblant de chaleur. Astrel m'avait guidé dans les couloirs de la demeure. Les murs étaient toujours dénués de décorations, seuls les chandeliers accrochés contre la pierre meublaient le couloir tout en projetant de la lumière. Sous les rayons jaunâtres, j'aperçus de petites taches sombres. Un frisson traversa mon corps et je verrouillai mon esprit aux idées les plus glauques.

Astrel finit par ouvrir manuellement une porte à double battant et m'invita à y entrer d'un geste amical. Je restai un instant figé, détaillant les traits calmes de son visage. Aucune animosité ou cruauté ne se lisait dans ses yeux. Juste une sorte de bienveillance. La même chose que j'avais trouvé dans le regard de Naël. Et je fis, ou décidais de faire, confiance à cet homme. Il avait cette aura de sécurité que j'appréciais tant et même si j'avais eu le sentiment d'être emprisonné dans ce manoir, je n'oubliais pas qu'il m'avait sauvé la vie. Alors je décidai de rester ici tant que je n'aurais pas reconstruit la partie de mon être brisée par les habitants de Graveyard.

M'extirpant de mes pensées, je franchis le seuil de la porte. Une odeur de vieux livres atteignit mes narines. J'inspirai profondément, apaisé par ce parfum. Mon métier de fossoyeur ne m'avait pas souvent donné l'occasion de me ressourcer dans une bibliothèque. Des étagères recouvraient la plupart des murs et contenaient des livres anciens. Un canapé, ainsi qu'un fauteuil, trônaient au centre de la pièce. Une lampe, posée sur une table en bois, permettait de lire jusque tard dans la nuit. Au milieu de deux étagères se dressait une porte de bois sombre. Une poignée argentée la condamnait.

Astrel me tira de mes pensées et m'invita à m'asseoir sur le canapé. Son sourire timide me convainquit. Mon hôte s'assit sur le fauteuil face à moi, entrelaçant ses doigts contre sa poitrine. Nous nous regardâmes dans le blanc des yeux, ne sachant que dire. Je déglutis, mal à l'aise par cette situation. Astrel se racla la gorge, mais je ne lui laissai pas le temps de prendre la parole.

— Vivez-vous seul dans ce manoir ?

— Avec Gorgi, oui.

Le petit monstre avait d'ailleurs disparu. J'aurais voulu poser plus de questions à Astrel. Comprendre pourquoi il vivait esseulé, reclus dans un manoir avec pour seule compagnie une étrange créature verte. Mon propre comportement me surprenait, j'aurais dû réagir en voyant Astrel ouvrir une porte sans la toucher. Même en apercevant Gorgi, j'aurais dû me poser des questions. Mais je n'avais eu aucune réaction de peur, aucun étonnement. Parce qu'inconsciemment, les voix du cimetière m'avaient averti. Elles m'avaient appelé à rejoindre les ténèbres Et les ténèbres prenaient l'apparence d'Astrel.

— Pourquoi vivre esseulé, loin de tout ? murmurai-je.

Astrel déglutit avant de baisser la tête. Ma question semblait le prendre de court. Je regrettai instantanément de l'avoir posée et m'apprêtai à lui présenter des excuses lorsqu'il prit enfin la parole.

— Parce que comme toi, on m'a haï.

L'amertume perçait dans sa voix. Il trahit sa nervosité en jouant avec l'anneau de son majeur. Je ne dis rien, ne voulant pas le brusquer.

— Les habitants de mon village me haïssaient autant qu'ils avaient besoin de moi. Ils n'ont jamais osé m'exclure, car sans moi, la maladie les aurait terrassés.

— La maladie ?

Je fronçais les sourcils, ne comprenant pas à quoi rimait le début de son récit.

— Une maladie s'était répandue dans la population et touchait principalement les enfants. Un jour, l'un d'eux s'est coupé lors d'une réunion du village. Le sang coulait sans s'arrêter, il se vidait de ce liquide vital. Je ne l'ai même pas touché, mais la plaie s'est refermée lorsque je l'ai survolée de mes mains. Il a guéri de sa maladie quelques jours après.

Astrel fit une pause, comme s'il essayait de se remémorer ses souvenirs. Il soupira longuement avant de reprendre.

— Les habitants étaient effrayés par ce don. La peur s'est très vite répandue, mais personne n'osait me faire partir. Sans moi, les enfants du village ne guériraient pas. J'ai aidé de nombreuses personnes, mais dès que je me promenais dans le village, on me dévisageait, on me jugeait. J'étais haï, et pourtant indispensable. Et puis, tout a dérapé.

Je déglutis alors qu'Astrel passait une main dans ses cheveux dégradés.

— Une femme s'était bloqué le dos et avait besoin de mon aide. Elle n'a pas voulu me faire entrer dans son foyer. J'ai dû l'aider devant la porte d'entrée alors que son mari sécurisait la toiture. La femme s'est assise sur un banc contre la maison et j'ai commencé à la soigner. Son énergie était étrangement emmêlée et lorsque je l'ai effleurée, elle s'est mise à hurler et m'a repoussé violemment. J'ai heurté l'échelle sur laquelle était perché son mari. Il est tombé et... ne s'est pas relevé.

Astrel couvrit sa bouche de la paume de sa main, visiblement secoué par ce souvenir. Ma gorge s'était nouée et je tentai tant bien que mal de retenir mon émotion. Mes mains semblaient glacées, le sang n'y parvenait plus. Son récit m'avait pétrifié.

— Je n'ai pas eu d'autre choix que de fuir. Les habitants voulaient ma peau. Tout comme ceux de ton village voulaient la tienne.

Je tressaillis. Il avait raison, mais contrairement à lui, je ne possédais pas le don des guérisseurs. Les habitants m'avaient considéré comme un poids mort, comme l'homme à abattre. Sauf Naël. Et maintenant que j'avais disparu, il n'aurait plus qu'à croire les mensonges que lui raconteraient les habitants.

— Je n'étais pas un sorcier pour eux, j'étais une malédiction, dis-je.

Astrel pencha la tête sur le côté, me demandant plus d'informations. Le passé pesait trop lourd sur mon coeur, j'avais besoin de vider mon sac, de me confier à quelqu'un qui ne me jugerait pas, quelqu'un qui comprendrait ce que je ressentais. Et Astrel, d'après ses confidences, semblait ressentir la même chose. Se confier à un inconnu était peut-être le moyen de commencer une nouvelle vie. Alors je lui confiai tout ce que je n'avais pas confié à Naël. La nuit où mes parents m'avaient trouvé sur le pas de leur porte, la malédiction dont on m'avait affublé, les sévices que j'avais subi durant de longues années. Il m'écouta sans jamais m'interrompre.

— Et vous m'avez secouru dans cette forêt alors qu'ils allaient me tuer.

— Ils n'avaient aucun droit de prendre ta vie.

Son regard brillait d'une farouche détermination. Celle que je n'avais jamais ressentie. Il y avait quelque chose dans ses yeux émeraude qui poussait à la confidence. Il était le soutien que j'espérais depuis longtemps. Et même Naël, qui m'avait aidé et épaulé, n'avait pas cette aura de bienveillance. Il n'avait pas enduré cette souffrance qui pouvait anéantir une âme.

Astrel m'offrit un sourire compatissant et je sentis une sorte de lien se tisser entre nous. L'attache que des êtres brisés partagent.

The Blood HourglassOù les histoires vivent. Découvrez maintenant