Chapitre 14 - A David Rossi

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Rossi huma doucement la sauce qui mijotait dans sa casserole. Il y plongea une spatule en bois qu'il porta ensuite à ses lèvres puis il esquissa une moue satisfaite et coupa le feu. Il continua à cuisiner au rythme d'une musique italienne qui passait sur son tourne-disque. Une fois que tout fut prêt, il prépara la table dans son jardin. Il plaça deux assiettes qu'il remplit d'une portion de pâtes carbonara « à la Rossi ». Il posa deux verres à pieds mais n'en remplit qu'un avec du vin. Il alluma l'éclairage extérieur ainsi que quelques bougies.

Une fois qu'il eut finit de manger, il s'assit dans le siège de son salon de jardin. Prit un fond de whisky et alluma un cigare. L'odeur de la fumée emplit l'air. Il inspira un grand coup, but une gorgée d'alcool et contempla un moment le ciel étoilé. Puis il se leva pour aller chercher l'enveloppe qu'il avait déposée au pied du verre à eau sur la table. Il revint s'asseoir et la retourna un moment entre ses mains. Il hésitait. Comme à chaque fois qu'il voulait se concentrer sur une personne, il s'imaginait dîner avec elle, et ce soir il avait tout préparé pour manger aux côtés d'Alicia Davis. Mais évidemment, physiquement, il était resté seul. Néanmoins, dans son esprit, elle était désormais à côté de lui et le regardait avec cette malice dans les yeux.

- Je ne sais pas... murmura-t-il

- Pourquoi ? demanda-t-elle avec un sourire.

- Parce que j'ai peur... si j'ouvre cette enveloppe, c'est accepter que tu n'es plus là et que tu ne reviendras jamais...

- Et si vous ne l'ouvrez pas ?

- Alors je m'enfonce dans le déni... soupira-t-il.

Il secoua la tête, posa son cigare et se saisit du coupe-papier qu'il avait également apporté. Il décacheta lentement l'enveloppe et en sortit une lettre. L'écriture était difforme, comme si elle avait été rédigée sur un support instable ou que la main de son scripteur avait tremblé... ou les deux. Il lissa la lettre du plat de la main et commença à lire.

Rossi,

J'espère de tout cœur que vous ne lirez jamais cette lettre mais je doute que nous n'ayons d'autre choix. Je ne sais même pas par où commencer. Je pense que je me pose trop de questions. Mais vous savez ce que c'est pas vrai, l'angoisse de la page blanche.

C'est drôle, je n'ai jamais réussi à vous tutoyer. Pour les autres membres de l'équipe c'est facile... mais vous... Peut-être est-ce parce qu'inconsciemment tout le respect et l'estime que j'ai pour vous m'amènent à vous considérer comme supérieur à moi. Car oui, David, si vous me permettez de vous appeler ainsi, vous avez longtemps été un modèle pour moi. Comme beaucoup d'autres j'ai lu vos livres, évidemment, mais au sein de notre travail, des heures que nous avons passées à collaborer, j'ai découvert en vous un homme profondément humain et intègre qui m'a beaucoup appris et apporté. Vous avez su m'inspirer et me guider vers le droit chemin durant de nombreuses occasions, me laissant faire mes erreurs et ensuite me tenant la main pour m'indiquer ce qu'il fallait rectifier. Vous m'avez accompagnée, en tant que profileur mais également en tant qu'adulte et en tant que personne. Votre bienveillance a sans aucun doute contribué à me construire et faire de moi quelqu'un de bien.

Je retiendrai de vous votre regard perçant mais jamais moralisateur, votre sourire parfois dissimulé sous une barbe plus ou moins rêche selon les jours et les rares mais merveilleuses soirées passées dans votre maison, alors que vous tentiez vainement de m'initier à la bonne cuisine italienne. A ce niveau, j'ai été une piètre élève et je m'en excuse mais sachez que vos plats auront toujours sur me réconforter. Vous devriez proposer ce genre de moments au reste de l'équipe, ce sont des choses qui peuvent alléger les peines et rassurer les esprits tourmentés.

Le métier que nous exerçons est éprouvant, et vous êtes de ceux qui parviennent à lui donner un sens et le faire évoluer au mieux. Merci pour votre détermination et votre empathie, merci pour votre profonde humilité et votre intégrité.

Merci d'avoir été ce « papa ours » qui m'aura accompagné dans les bons moments comme dans ceux plus compliqués.

Avec toute mon affection,

Alicia.

Rossi releva la tête et resta un moment à fixer la flamme tremblotante de la bougie qui scintillait devant lui. Il caressait lentement du pouce cette lettre, lettre qui lui transperçait le cœur autant qu'elle le gonflait d'émotion. Il posa ensuite son regard où son esprit matérialisait toujours le spectre d'Alicia. Elle avait raison sur ce point, il était très paternel avec les membres de son équipe comme Emily, Reid, Seaver ou bien elle. Il faisait de son mieux pour qu'ils ne reproduisent pas des erreurs qui lui avait été fatales.

- Quel genre de père je peux être... alors que je n'ai pas été à la hauteur cette fois ?

- Voyons, le réprimanda-t-elle doucement, soyez donc celui qui accepte la réalité des faits et regarde vers les prochains jours avec l'espoir qu'ils soient meilleurs... pour nous tous.

Il soupira et relu quelques lignes de cette lettre. Quand ensuite il la reposa, il savait qu'elle était partie. De nouveau il contempla un moment le ciel et leva son verre comme pour lui adresser un dernier hommage :

- A toi, Alicia, et à des jours meilleurs...

Profileuse [Esprits Criminels]Où les histoires vivent. Découvrez maintenant