Chapitre VII

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Un véritable déluge frappait Seattle. Le vent secouait le sommet des gratte-ciel. Des trombes d'eau s'abattaient sur la poignée de passants encore assez fous pour s'aventurer dans les rues. Ils pataugeaient sur les trottoirs inondés, ou vociféraient après un camion de secouristes qui, pressé, les aspergeait copieusement. Malgré l'interdiction des autorités locales, certains tentaient de braver les éléments, mais les chances de succès d'une telle opération restaient cependant assez maigres.

Seth marchait parmi eux. Il fendait la foule éparse et les rideaux de gouttes avec une détermination surprenante. Il coupait les rigoles glaçantes d'un pas ferme. Son jean lui collait aux mollets, mais il ignorait le froid et bravait les éléments. La capuche de son sweatshirt, rabattue sur sa tête, dissimulait un visage dur, presque furieux, mais aussi, d'une certaine manière, satisfait par une perspective encore inconnue.

Au contraire des habitants de Seattle, le jeune homme remerciait mille fois le ciel – littéralement – de lui envoyer des pluies torrentielles. Quelle aubaine, cette tempête. Chacun chez soi jusqu'à nouvel ordre, voilà une belle opportunité quand on souhaitait mettre la main sur une personne en particulier.

Durant la semaine précédente, ensoleillée du matin au soir, Seth s'était dégoté une chambre en périphérie de la ville. Retrouver ses anciens amis se révéla assez simple ; il suffisait de parcourir les réseaux sociaux dans le cyber café du coin de la rue pour apprendre le nécessaire. S'en était suivi un jeu de piste ; à l'instar d'un traqueur qui étudie l'environnement de ses proies, Seth avait espionné tantôt Kevin, tantôt Mary, afin d'en apprendre davantage sur leurs habitudes.

Au cœur d'une jungle urbaine constamment animée, on pouvait sans problème qualifier leurs vies de plates et inintéressantes. L'étudiante modèle et le raté de service, ni plus ni moins. Pas d'aventures trépidantes dans les bars, rien d'oiseaux de nuits volages, aucun vilain secret à dissimuler dans une ruelle sombre – quoique, à ce sujet, Seth trouvait à redire. Car la banalité de leurs existences en elle-même demeurait une insulte à la mémoire du jeune homme. Ceux qui lui survivaient écrivaient leur histoire sans un regret ni un regard en arrière. Aucune forme d'amende honorable, aucune tentative pour racheter une erreur cachée – en somme, aucune rédemption. La culpabilité n'existait simplement pas.

S'il n'avait pas entendu leur conversation dans son ancien appartement, Seth aurait pu croire que Mary et Kevin incarnaient l'innocente masse des moutons blancs, constitutive de l'humanité.

Les voir brasser ainsi un quotidien insipide mettait Seth hors de lui. Il enrageait de savoir que la vérité se trouvait si près, claquemurée derrière ces façades hypocrites. Plus ils feignaient la pureté, plus il les percevait comme des monstres aberrants et se persuadait de leur culpabilité – en ce sens, il demeurait humain au plus haut degré, par son entêtement et sa capacité à construire des obsessions parfois destructrices.

Ils étaient coupables, point. Il ne restait plus qu'à leur arracher la vérité – à l'extirper de force de leurs bouches mielleuses.

Le temps pressait. Dès que le déluge cesserait, les habitants de Seattle reprendraient leurs activités courantes. Mary et Kevin sortiraient de nouveau et ne seraient plus si aisés à confronter – sans compter que le côté cataclysmique d'une telle météo plaisait à Seth ; elle possédait cette coloration propre à rendre effrayantes les histoires de fantômes.

Le jeune homme lançait des regards à droite et gauche, à mesure qu'il approchait du domicile de son meilleur ami. Dans le journal, deux semaines plus tôt, il avait lu cet encart au sujet de l'explosion d'un appartement dans les beaux-quartiers – le sien. Une angoisse sourde l'habitait depuis. Il connaissait les sécurités du lieu, pour en avoir fait le tour ; impossible qu'une fuite de gaz ait causé autant de dégâts. Il ne restait donc qu'une seule possibilité : des poursuivants jusque-là invisibles cherchaient à le retrouver, et effaçaient derrière lui les traces de son passage.

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