# include < La chambre noire, sans l'ombre d'une lumière. ENKI BILAL >
# time < Hiver 2025 / Présent - 2 jours >
// L'automne disparaît dans la brise froide. La ville est laide. Il fait moite. Moite et gras.
/ Dégouté par ce sol bitumé, j'ose à peine y poser les pieds. Trottoir sale. Crouteux. Gluant. Tant de chaussures le foulent. Tant de chaussures qui entourent tant de pieds au bout de tant de jambes.
/ Ils ne sont que des jambes avec une silhouette humanoïde. Le dos vouté, le cou tordu, les mains verrouillées à l'anse de leur sac. Leur regard inhabité. Parfois, ils se retournent pour dévisager la marque boursouflée qui part de ma mâchoire pour disparaitre dans mon dos. Les blessures causées par le bioarmement ne sont qu'un cauchemar ici.
/ Il m'arrive de les envier. Ne pas encore avoir subi la guerre... Sans avoir vu la mort, est-ce que je serais comme eux ? Sans vie.
/ Quand l'Homme est-il devenu la machine de sa propre industrie ?
/ Insignifiant. Je me sens exclu du monde. Exclu de moi-même. Je me sens GRIS. Absence de couleur. Quotidien dissocié de l'âme. J'ai l'impression de serrer les dents et d'avancer en me disant « ça va passer ». Comme un petit garçon qui ferme très fort les yeux pour faire s'évanouir le monstre. Je pense à l'araignée sous le sommier, je me demande si elle a survécu.
/ Envie de rien. Surtout pas d'être ici. Juste d'être seul un moment, d'être tranquille. Souffler. J'ai envie de disparaître comme les rats s'engouffrent dans les égouts, comme les oiseaux volent vers le sud, comme les coccinelles se lovent dans les huisseries. Juste pour trouver une place et m'y reposer.
/ J'aimerais partir. Dans un autre pays. Une autre ville. Ailleurs. Juste pour me retrouver.
/ Aujourd'hui, j'aurais dû reprendre à 5 heure mon travail à la chaîne d'assemblage des machines d'encaissement. Je n'ai pas pu. Affronter encore ces gestes répétitifs, les cafés dilués, les autres, cette inutilité. Je suis resté figé sur mon matelas, à fixer le plafond, comme s'il allait m'offrir l'antidote au gouffre qui se creuse en moi. J'ai remarqué une infiltration qui n'était pas là la veille. Quand la tache brunâtre a commencé à prendre la forme d'une caisse enregistreuse, je suis descendu, j'ai erré dans la rue. Et j'erre encore. L'ennui me rend mou. J'attends que ça passe. Ça passera.
/ À ma droite, les magasins s'alignent. Dépareillés sous leur façade délabrée de bas quartier. L'inflation y fait fleurir les fissures. Toutes portent ces marques de pauvreté, sauf une. La vitrine d'Ikido resplendit de mignonnerie. Trop de couleurs. Trop de lueurs. Deux de leur dernier modèle de droïde se pavanent derrière le Plexiglas. Un petit mètre cinquante, une enveloppe grise irisée, de grands yeux et une courte combi-short flashy. Des Iki-2050, en hommage au demi-siècle.
/ Avant ça, il y en a eu d'autres. Des robots moins perfectionnés. K-Sandra, M. I., D-Bora... Leur physique, toujours féminin, juvénile et précieux, est censé convaincre le grand public de l'inoffensivité de ces compagnons d'acier. Judicieux. Qui achèterait Schwarzenegger pour tenir compagnie à sa fillette ?
/ La marque a beau se donner l'image de l'innocence incarnée, elle subit les huées des anti-technologistes, et même des moins radicaux. Il doit rester, dans la population, les miettes des avertissements de nos aïeux. Metropolis, Blade Runner, Ex-Machina, Be right back...
/ Toutes ces mises en garde : dans le vent.
/ La plupart saluent Ikido si bas que leurs dents d'hypocrites raclent leurs pieds. Les plus aisés s'offrent des Iki-2050 qui les accueilleront chaleureusement lorsqu'ils rentreront du travail. Les plus modestes se contentent d'en rêver. Les vicelards fantasment. Les geeks tombent amoureux. Moi, je saigne dès qu'un nouveau modèle voit le jour. Chaque fois que la machine avance, c'est l'humain qui recule.
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Les Anges ne vont pas en Enfer (PUBLIÉ)
Science FictionUn peintre réfugié de guerre rencontre un prototype de droïde défectueux qui recolore sa vie. ************** Sous l'hiver oppressant de 2050, Bilal erre dans un Poitiers déshumanisé. Jeune peintre réfugié de guerre, il a quitté l'usine sur un coup d...
