Les Sirènes de Zaun

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La ruelle était bruyante, avant même d'arriver à la porte, Némésis pouvait sentir la musique faisant vibrer ses os, et les murs fatigués. Ici, tout était bruit, jusqu'au souffle rauque d'une ville qui s'effondre sur elle-même.

Mais elle marchait droit, ses talons frappant le sol métallique avec une précision mécanique, détachée, comme une ombre glissant entre les fissures de la nuit.

Cette même ruelle était plongée dans une semi-obscurité où les néons clignotants des enseignes semblaient battre leur dernier souffle. Quelques ombres glissaient dans l'obscurité, des âmes errantes, attirées par un appel invisible.

Devant elle, la porte rouillée du club semblait presque insignifiante, perdue dans ce décor triste. Pourtant, elle savait qu'au-delà de cette porte, un autre monde s'ouvrait : une lumière tamisée, des corps en mouvement, un tourbillon d'éclats et de chuchotements où elle devenait quelqu'un d'autre, où elle devenait ce qu'IL l'avait obligée à devenir.

L'entrée du club n'était qu'une vieille porte délabrée couverte de tag et même, d'impact de balle. Némésis croyait également dur comme fer que cette petite tache rouge, juste la, était une tache de sang. Mais pour elle, c'était plus qu'une simple porte : c'était l'entrée d'une scène, un théâtre d'ombres où elle laissait derrière elle les fragments épars de son vrai nom.

À chaque fois qu'elle posait sa main toujours gantée sur cette poignée glacée, un mélange de lassitude et de réticence l'envahissait.

Entrer signifiait devenir quelqu'un d'autre. Et pourtant, elle s'accrochait à cette mascarade comme à une bouée dans un océan de dettes et de désespoir.

La rouquine s'arrêta devant la porte, inspirant lentement. Le métal froid de la poignée rencontra ses doigts gantés, une sensation qu'elle connaissait trop bien.

Ici, elle n'était plus personne, ou plutôt, elle était tout ce qu'ils attendaient d'elle : Némésis. Une fois à l'intérieur, le monde extérieur n'existait plus. Alors, elle ouvrit la porte, et laissa les lumières tamisées et le grondement des basses l'avaler.

La porte s'ouvrit dans un grincement aigu, laissant échapper une vague de chaleur et de lumière tamisée qui éclaboussa ses bottes poussiéreuses. Un instant, Némésis resta immobile, ses yeux capturant le mouvement des silhouettes à l'intérieur, des ombres dansant sous des projecteurs fatigués. Le club l'appelait, et malgré elle, elle y répondait, poussée par l'obligation autant que par l'habitude. Elle entra, la porte se referma derrière elle, avalant le monde extérieur dans un silence assourdissant.

Ce qui frappait en premier lorsqu'on pénétrait dans le club, c'était l'atmosphère : lourde, suffocante, comme un poids invisible qui s'abattait sur les épaules.

Il faisait chaud, bien trop chaud, une chaleur moite qui collait à la peau et imprégnait les vêtements. Chaque corps dansant, suintant, semblait alimenter cette fournaise artificielle. L'air, saturé de fumée âcre, mélangeait des effluves d'alcool fort, de parfums capiteux et de sueur rance, un cocktail suffisant pour donner le vertige aux non-initiés. Les néons violets projetaient une lumière vacillante, toujours trop faible pour percer l'épaisse pénombre et dévoiler entièrement l'espace.

Puis venait la musique.
Une cacophonie industrielle aux basses écrasantes, résonnant comme un battement de cœur métallique, rythmait chaque mouvement. Le son saturé s'insinuait dans les os, implacable, transformant chaque note en une vibration presque douloureuse. Némésis la détestait. Tous les soirs, cette mélodie assourdissante s'imposait à elle, ravivant un dégoût qu'elle ne pouvait étouffer.

Ensuite, le décor.
Le club avait pris vie dans un ancien squat abandonné, et malgré des tentatives maladroites de lui donner un semblant de prestige, le passé crasseux de l'endroit transparaissait partout. Les murs étaient faits de métal rouillé, trahissant des années de négligence, et les rideaux de velours noirs ne suffisaient pas à masquer les fissures ou la poussière. Les canapés de cuir usé, les lampes colorées aux verres ébréchés, les cages suspendues, tout semblait emprunté à un théâtre de dépravation. Les objets exposés — accessoires de luxure et de domination sexuelle — semblaient à la fois provocants et désespérés, comme autant de promesses voilées de plaisirs interdits. Parmi tout cela, la cage de Némésis dans laquelle elle régnait tous les soirs pour danser, l'oiseau écarlate que les regards dévoraient, une vision qui alimentait les fantasmes et les obsessions des clients.

Et enfin, les visiteurs.
Principalement des âmes égarées de Zaun, mais aussi quelques émissaires furtifs venus de Piltover, attirés par l'anonymat que promettait cet antre de perdition. Leurs visages étaient souvent dissimulés derrière des capes ou des masques, comme s'ils pouvaient ainsi échapper à leurs propres failles. Ils cherchaient dans l'alcool un répit temporaire, dans les caresses de passage une chaleur fugace. Mais tous, sans exception, finissaient par être aspirés par la spirale de Zaun, cette ville maudite qui ne libérait jamais ses proies.

Et tous, bien sûr, venaient pour elle. Némésis. Celle qu'ils ne pouvaient toucher, mais qu'ils ne cessaient de désirer.

Némésis soupira, encore une fois, avant de prendre une grande inspiration pour pouvoir essayer comme chaque soirs, de se frayer un chemin parmi la foule sans recevoir ni donner de contact physique. Le simple fait que quelqu'un puisse un jour effleurer ne serait-ce que son épaule là terrifiait au plus au point.

Bien entendu, ce genre d'incident étaient déjà arrivés à plusieurs reprises, plongeant la danseuse dans un état de crise.

Son regard émeraude se posa rapidement sur une de ses collègues de travail déjà en train de danser sur l'immense scène du club, l'attraction centrale.

Surélevée et entourée de colonnes métalliques ainsi que de tuyaux en acier, la scène avait aussi le droit à son lot de technologies comme des écrans flottants diffusant des hologrammes et des images distordues de la ville, de danseuse presque nues, ainsi que des vidéos hypnotiques. C'était un endroit où la musique, la danse et la lumière se mêlaient pour créer une expérience sensorielle qui coupait tout lien avec la réalité.

— Bouge toi merde! s'exclama une voix grave derrière la rouquine qui sursauta. T'es en retard, encore! Va te préparer!

Varek, le fils du patron, un grand gaillard brun auquel il manquait un œil.

"Pas étonnant quand on joue les gros dur dans les bas-fonds, bouffon" avait pensée plusieurs fois Némésis en le côtoyant.

Toujours silencieuse, la danseuse l'ignora d'un regard froid avant de le contourner, ses pas rapides la menant droit vers les loges. Là où elle se préparerait à monter sur scène, prête à offrir à ces Messieurs ce qu'ils venaient chercher : un spectacle d'ombres et de lumière, une illusion parfaite, où désir et mystère se mêlaient pour les faire oublier, l'espace d'un instant, la misère de leur existence.

Les Arcanes VagabondesOù les histoires vivent. Découvrez maintenant