« Les petites choses ont leur importance ; c'est toujours par elles qu'on se perd. »
— Fiodor Dostoïevski
23. Mockingbird
Amara
Un poids m'écrase la tête, un poids si lourd que j'ai l'impression qu'on m'enfonce dans un sol qui n'existe même pas. Mes yeux sont ouverts dans l'obscurité, je le sens, mais rien ne répond. Je flotte. Je me perds. J'existe sans exister.
Je veux respirer, mais l'air reste bloqué quelque part. Peut-être dans ma gorge. Peut-être dans ma poitrine. Peut-être que c'est moi qui me bloque, ou bien quelque chose... quelqu'un. Je ne sais plus. Je n'arrive même pas à savoir si c'est mon corps qui s'éteint ou ma tête.
Je veux ouvrir les yeux pour de vrai, sortir de ce vide, mais mes paupières sont soudées, brûlantes, fermées par une force qui n'est pas la mienne. Et ce qui me glace, ce qui me déchire... c'est que je ne me souviens pas du moment où je suis tombée. Ni du sommeil. Ni de la nuit. Je glisse dans un trou sans fond et je n'ai aucun souvenir de la chute.
Une voix perce l'espace, quelque part, loin, très loin derrière un mur de coton. Elle est si douce mais en même temps si ferme. Une voix qui me cherche. Mais mes oreilles n'attrapent que des sons déformés, des mots liquides, impossibles à retenir. Je veux suivre cette voix, mais les images reviennent avant elle. Les images du mal. Celles qui dévorent tout mon être.
Quand je cherche des souvenirs heureux, ils glissent entre mes doigts comme du sable. Ce qui reste, c'est la douleur. Une douleur qui ne ressemble à rien de corporel. C'est un trou dans mon âme. Un trou qui s'élargit chaque fois qu'on me touche, chaque fois qu'on me force, chaque fois qu'on m'arrache quelque chose. Je ne suis pas sûre qu'il se refermera un jour. Comment guérir une chose qui continue d'être brisée ?
La voix continue. Elle insiste. Elle répète mon prénom encore et encore, comme un mantra désespéré. Pourquoi je n'arrive pas à voir ? Pourquoi je reste coincée là ? Je veux sortir. Je veux revenir. Mais mes bras sont lourds, mes jambes absentes, ma tête enfermée dans un brouillard si épais qu'il m'étouffe. J'ai l'impression d'être enchaînée.
— Amara, regarde-moi. Ça va aller.
Cette fois, les mots traversent le brouillard. Je sens des mains chaudes se poser sur mes bras. Ça me paraît si réel... et pourtant si lointain que je ne saisis pas vraiment le sens ni même la réalité de ce qui se passe autour de moi. Bien que la voix franchisse mes tympans pour atteindre mon cerveau, peut-être même mon âme, elle me fige.
Alors aussitôt, la panique explose. Ce contact me brûle. Il me serre. Il m'écrase. Je suffoque. Je suffoque tellement que mon propre corps m'en devient étranger. Je ne veux pas qu'on me touche. Je ne veux pas qu'on me retienne.
Je veux que ça s'arrête. Alors je hurle. Du moins, j'essaie. Je ne sais pas si ma bouche s'ouvre, si un son sort, ou si je crie seulement dans ma tête. Tout se mélange. Tout se superpose.
Les mains ne me lâchent pas. La voix me répète que tout ira bien.
Mais ça n'ira pas. Rien n'ira.
Alors je hurle encore. Plus fort. Plus longtemps. Jusqu'à ce que tout en moi se fatigue, se vide, s'épuise.
La lumière finit par forcer son passage. Une fissure dans l'obscurité. Mes yeux s'y accrochent.
Nicole.
Son visage émerge de la brume. Ses yeux brillent d'une tristesse que je ne reconnais pas, que je ne veux pas voir.
Et c'est là que tout me frappe d'un coup.
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AMARA
RomanceAmara, étudiante en psychologie, tente de survivre à une vie fragmentée entre les silences lourds de sa mère, les démons de son passé et ses propres fêlures. À Brownsville, sa ville frontalière, tout semble figé dans une routine précaire... jusqu'à...
