14. Fractures silencieuses

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"Une seule hirondelle ne fait pas le printemps ; un seul acte moral ne fait pas la vertu."
Aristote






14. Fractures silencieuses








Quelques heures plus tôt.


Ice





Mon pied tape nerveusement contre le sol, rythme sec, saccadé. Mes paumes écrasent la surface froide du bureau, les veines de mes bras saillantes. Tous mes muscles sont en tension, comme si la force seule pouvait recoller les morceaux. Dans ma tête, je rembobine chaque putain de minute d'hier. Chaque visage. Chaque geste. Chaque regard.

Qui était là ? Qui s'est éclipsé sans que je le voie ? Et surtout, qui a eu les couilles de détourner les yeux au mauvais moment ?

Quel genre d'enfoiré faut-il être pour oser une merde pareille ?

S'introduire ici. Sur notre territoire. Dans notre putain de quartier. Et voler ce qui m'appartient. Faut avoir bouffé ses couilles, ou être suicidaire.

Je passe mes doigts sur mes paupières, puis glisse jusqu'à ma mâchoire crispée. Un point de colère pulse dans mes tempes, régulier comme un tambour de guerre.
Cette fille a déjà fait trembler les fondations... et maintenant, c'est tout l'édifice qui menace de s'écrouler. Si cette merde fuite, La Brasa ne perdra pas que du terrain. Elle perdra du sang, du pouvoir. Et moi, ma putain de patience.

Je lève les yeux vers mon grand-père. Il essaie de rester de marbre, comme toujours. Mais je vois les veines gonflées à ses tempes, les doigts crispés. Il bout. Comme moi. Comme nous tous.

Celui qui a osé ça... va crever. Lentement.

Mon poing se serre.

J'ai la rage. Celle qui monte, qui prend toute la place, qui gratte sous la peau. Voler La Brasa, c'est déjà une connerie. Mais me voler moi ? Me manquer de respect à ce point ? C'est signer son arrêt de mort.

— Dis-moi que t'as quelque chose pour moi, Narciso, je balance, les yeux plantés dans son écran.

Je sors une clope du paquet, la coince entre mes lèvres. L'allumette gratte dans un bruit sec, la flamme vive éclate. Je tire une longue bouffée, pour essayer de calmer la colère qui me ronge. La fumée s'infiltre dans mes poumons, ressort lentement, en un voile dense qui flotte entre nous.

Le regard noir de mon grand-père ? Il peut me juger autant qu'il veut.

C'est lui qui a arrêté de fumer, pas moi.

– J'crois qu'on tient un truc, ouais, dit Narciso sans détourner les yeux de son clavier, les doigts qui volent sur les touches.

Un rictus m'échappe. Enfin.

Je vais mettre la main sur ce traître. Et quand je l'aurai, il regrettera d'être né.

– Qu'est-ce que c'est ? demande calmement mon grand-père en s'approchant derrière Narciso.

Je l'écouterai crever.

Je vais le démonter pièce par pièce.

La fumée de ma clope continue de s'élever pendant que Narciso reprend :

– La bagnole qui l'a transportée est passée sous les radars de l'Interstate 95, dans le Bronx. Cet enfoiré s'est fait flasher. Et après ça, plus rien. Silence radio. Elle disparaît des caméras.

– Shade, jette une équipe là-bas. Je veux que le Bronx soit retourné. Entrepôts, sous-sols, caves, ruelles, tout ce qui respire. Fouillez tout.

– On a une taupe, grogne Adam en fixant la baie vitrée. C'est évident. Quelqu'un de chez nous les alimente.

AMARAOù les histoires vivent. Découvrez maintenant