Il est 2:58. Je ne dors toujours pas, jamais avant 3:00. Je me trouve dans le salon avec mes parents et ma petite sœur qui sont chaque nuit à mes côtés, l'estomac noué, la gorge serrée. Je suis assis sur le canapé de cuir noir que nous avaient offert mes grands-parents. La télévision est en marche mais nous ne la regardons pas, c'est plutôt elle qui nous observe. Ma mère est à ma gauche, mon père à ma droite, ils me tiennent la main. Mia, ma sœur, est assise sur la petite table en verre, entre deux télécommandes, juste devant moi. Elle est ravissante. Ses longs cheveux bruns qui tombent habituellement sur ses épaules sont attachés avec un élastique rose. Une petite mèche recouvre son front dénué de tous boutons ou autres marques qu'ont habituellement les adolescents à quinze ans. Elle me ressemble beaucoup. Sa peau bronzée vient de mon père qui possède des origines espagnoles, andalouses plus exactement. Ses yeux sont d'un marron chocolat mais ce soir ils sont englobés par des larmes qui me rendent encore plus malheureux que je ne le suis déjà. Nous parlons longuement comme tous les soirs, parfois pendant des heures et à deux minutes du terme c'est le silence. Un silence pesant. Ils me regardent avec un air totalement désespéré, en pensant au pire, même s'ils essaient de le masquer par un sourire censé me réconforter. C'est un calvaire. Cela fait maintenant trois ans que ça dure et cela continuera comme ça tant que je ne serai pas mort.
2:59. Je vis peut-être ma dernière minute. Je vois tous les soirs ma vie défiler.Tous les moments heureux et moins agréables que j'ai pu vivre en dix-sept ans me reviennent sans cesse. Ces matchs de handball avec mon club, mes chamailleries avec mes camarades de classe en primaire, mes vacances à Séville avec ma famille il y a quatre ans, avant que tout ce cauchemar ne commence. J'aimais me lever le matin, j'aimais sourire, j'aimais regarder la pluie s'écraser sur le velux de ma chambre, j'aimais admirer le soleil se lever dans un ciel orangé, j'aimais la vie tout simplement...Maintenant, quand j'aperçois dans le regard de mes parents cette angoisse, cette peine, je me dis que je ferai mieux de partir. Ce n'est pas une vie de devoir ; chaque nuit ; assister son enfant qui risque de s'éteindre. C'est un enfer pour eux. Ma mère a arrêté son travail pour pouvoir profiter pleinement de moi tandis que mon père travaille deux fois plus pour essayer de ramener le maximum d'argent à la maison. Ils ne sourient plus, ils n'ont presque plus d'amis. Leur vie est devenue un peu à mon image, terne et sans avenir. Ma mère qui resplendissait de par sa bonne humeur et son sourire constant perdait petit à petit de son éclat. Et mon père... Ce brave homme qui multiplie les heures de boulot pour nous nourrir et permettre à sa femme de rester auprès de ses enfants... Il se fatigue... Mia doit supporter chaque jour la possible perte de son frère. Elle essaie de faire avec mais je sais bien qu'elle le vit mal, ce qui est tout à fait légitime.
Encore dix secondes et je ne serai peut-être plus de ce monde. Neuf secondes et mes parents perdront un de leurs enfants. Huit secondes et ma sœur verra son frère basculer dans le monde des morts. Sept secondes et je ne reverrai plus mon meilleur ami, Jay. Six secondes et je ne mangerai plus les cookies préparés par ma mère pour me remonter le moral. Cinq secondes et je retrouverai mes grands parents partis trop tôt. Quatre secondes et les petits plaisirs de la vie ; manger, dormir, sortir, se baigner ; n'existeront plus. Trois secondes et je ne ressentirai plus aucun sentiment, plus d'amour, plus de tristesse, rien.
Deux secondes encore et j'ai froid, comme à chaque fois, mon pouls ralentit. Dernière seconde et ... je ... je ne pense plus à rien...
3:00.
...
- Pourquoi son cœur ne repart pas ? Ça fait trente seconde chéri ! C'est trois fois plus que d'habitude !
- J.. Je ne sais pas... Je ne comprends pas... Ça ne peut pas finir maintenant... Il a pas le droit de nous quitter.
- Fais quelque chose ! Ordonna la mère apeuré.
Le père commençait à se préparer pour un massage cardiaque mais fut coupé dans son élan.
- Regarde papa ! Ça y est ! C'est reparti !
J'entendais ma sœur se réjouir alors que je reprenais petit à petit mes esprits. J'ouvre les yeux difficilement et je vois le plafond blanc de mon salon avant de voir les bras de mon père m'enlacer. C'est comme si j'avais dormi pendant deux jours. Je me sentais extrêmement fatigué.
- Dan... Mon fils...
Murmure mon père, la larme à l'œil croyant que cette fois-ci c'était bel et bien la fin
- J'ai eu si peur ... Ça a duré trente deux secondes... Me dit-il attristé mais heureux de me voir en vie.
- Ce n'est pas normal - répondis-je - il faudra qu'on retourne voir le médecin. C'est beaucoup trop.
- Oui, va dormir maintenant, tu es blanc comme une feuille de papier, demain je te lèverai à 9:30 et on s'en occupera à ce moment-là. Ajoute ma mère.
Oui, en espérant que tout ne s'arrête pas demain... Mais comme dit le dicton "Demain est un autre jour"...
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Demain est un autre jour
RomansaDan Welling a 17 ans. Il y a trois ans, il est tombé malade. Son cas est unique au monde, il souffre de la maladie de Cor. Son cœur s'arrête de battre chaque nuit à trois heures du matin ; précisément ; durant quelques secondes. Seulement chaque jo...