« Sylvia Dupont, nous avons l'honneur de vous annoncer que vous avez été admise à la New York University »
Comment leur dire ? Leur dire que je pars, que je quitte la maison, la ville, le continent ? Ma main tremble à la fois de peur et d'excitation face à la lettre de l'université que je convoite depuis tant d'années. J'ai économisé dur pour y arriver, je peux financer. Mais comment leur annoncer ?
Quand j'arrive, maman est avachie sur le canapé et papa attelé en cuisine. Du Céline Dion (ma mère l'adore) passe en fond alors que Tudor, notre labrador, dort près de la cheminée. Je pose mon sac et cherche une serviette pour me rincer les cheveux dans la salle de bain, car il pleut averse. Je me regarde dans la glace, qui me renvoie l'image d'une adolescente rondouillarde blonde, timide, enjouée. Mon téléphone vibre. C'est Jonathan. Il me dit qu'il m'aime. Lui aussi, je vais le laisser pour m'envoler. Lui aussi, je vais le blesser.
Je passe d'abord dans ma chambre, décorée avec soin de plantes et de meubles artisanaux (ou de chez Ikea). C'est mon endroit. C'est ici que je viens quand je vais mal, ici où je vais avec mes amies quand elles viennent à la maison, ici que j'ai grandi. Ici que ça c'est passé. J'allume mes bougies, me place sur mon lit et allume mon ordinateur. J'ai quelques messages auxquels je réponds sans attention. C'est comme si je ne suis déjà plus ici.
Je me dirige au salon où maman s'est saisie d'une cigarette et écrit dans un journal.
- Coucou maman, tu vas bien ?
Elle me dit que ça va, qu'aujourd'hui elle a réussi à sortir un peu et que son film préféré est passé sur le canal principal.
- Celui qu'on regardait ensemble quand tu étais enfant, tu te souviens ? Ah, quelle belle époque !
Oui, c'était une belle époque. Oui je m'en souviens. C'est la période où tout était encore rose.
- Oh tu sais quoi ma Sylvia, ça me donne envie de rouvrir les albums !
- Non maman, non, s'il te plait....
Tout sauf ça. Mais c'était déjà trop tard. Moi sur ma chaise de bébé, nos vacances au ski et l'arrivée de Tudor, tout y passe. Maman me serre près d'elle. Elle me répète qu'elle m'aime à chaque photo.
Je ne peux pas lui dire dans ces conditions. Je vais en cuisine, où papa cuisine un ragoût pour « sa petite fille adorée ». Je dois lui dire, je dois réprimer mes larmes. C'est plus simple avec lui, qui vient de loin, qui comprends. Du moins je l'espère.
- Papa, j'ai été acceptée dans une université.
Il s'arrête net et se tourne avec un immense sourire.
- Mais c'est une excellente nouvelle ça ! Tania, tu entends ça ? Notre fille va à l'université !
- Quoi ?
Tout deux me serrent dans leurs bras.
- C'est celle de la ville, où est allée tata Maria ?
Les choses se compliquent. Le ragoût fume, Tudor ronfle, Céline continue de pousser sur les vocalises. Mon téléphone vibre. Le temps se fige.
- C'est celle de New York.
Maman s'assieds. Papa regarde ses pieds. Je dois leur répéter plusieurs fois. Ils ne comprennent pas tout de suite. Ils sont confus. On parle de l'aspect financier, de mes raisons. Je les expose. Ils pleurent. Je leur dit aussi que je ne rentrerai pas, ou très peu. Je leur explique pourquoi. Ils savent ce qui a déclenché mon envie de partir.
- Oh Sylvia... souffle maman en me serrant dans ses bras, je suis tellement désolée.
Elle rallume une cigarette et fixe mon père, qui ne parvient pas à cesser les larmes. Je me sens égoïste mais je veux partir, je veux quitter ces lieux qui ne font plus que me torturer.
- On te rendra visite, ma chérie. On t'aidera comme on peut.
Je les remercie. Je les laisse avant de partir vers ma chambre où j'éclate en sanglots. Toutes les photos au mur, les lettres dans mes tiroirs, les souvenirs sur mon bureau me rappellent le passé. Mais je ne veux plus de celui-ci. Je me consacre à l'avenir. Dans deux mois, cette pièce sera vide. Le temps emporte tout sur son passage.
Je vais dans la chambre de Robin, où tout est encore comme avant. La commode où on se cachait. Les draps que je lui avais mis ce soir là, pestant que je n'étais pas sa bonne. Une photo de nous deux trône sur sa table de chevet. Je sais ce qu'il m'aurait dit. Il m'aurait félicité, pris dans ses bras, et m'aurait fait promettre de tous les exploser, ces connards. Je te promets de le faire Robin.
J'entends la porte qui claque, je crois que papa est parti. Maman est près du chien. La musique s'est arrêtée et le temps probablement aussi.
Je me dirige vers le feu de la cheminée, je m'assois et l'observe. Il danse le long des bûches, épouse une éternelle liberté. Mes larmes paraissent plus douces face à cette lumière rosée.
Je suis prête à tout recommencer.
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Morceaux d'adolescence
Short StoryRecueil de (très, très) courtes nouvelles sur l'amour, la jeunesse, l'art, les doutes et l'amitié.
