Jess, on a tous les deux échoué à Sciences Po, mais tu sais quoi ? On les emmerde ! Je pars en voiture sillonner l'Europe ce soir, fais tes affaires et viens avec moi. C'est peut être notre seule et unique chance de quitter cette ville.
Le message de Nico me fait l'effet d'une claque alors que j'aide maman à couper les légumes. Elle est malade et ne peut le faire seule, alors je suis là. J'ai toujours été là.
Partir en voiture en Europe ? Les lumières vacillent autour de moi, je sors de la cuisine. J'ai échoué au concours d'entrée de l'école que je convoitais depuis presque six ans. J'ai perdu tout espoir et mes larmes se sont noyées dans l'encre de mes livres, dans les pixels de mon ordinateur et les fissures de mon âme. Partir ? J'ai toujours rêvé de quitter la ville, certes, mais avec un plan. Je travaille d'arrache-pieds depuis toute petite pour « faire quelque chose qui me plaira plus tard », pas pour quitter mon monde et découvrir l'aventure.
J'aime Nico autant que j'aime les livres. Je l'aime tel mes plus beaux poèmes, tel mes plus fins espoirs, et ce depuis le début du lycée. Il est ma bouée de sauvetage, en quelque sorte, et voilà que celle-ci quitte le ruisseau pour foncer tête la première dans l'océan. On a travaillé pour l'école ensemble, pour notre futur ensemble.
Je nous vois visiter Berlin, prendre des photos à Bruxelles, fumer à Amsterdam, danser à Paris. Je nous vois réaliser ces fantaisies, laisser un mot sur l'oreiller de maman pour lui dire que je serai partie, que je ne rentrerai plus, ou du moins plus jamais la même. J'arrêterai de l'entendre hurler après papa, de voir papa se cacher dans le garage à travailler sur sa voiture pour ne pas entendre les horreurs de ma mère - et de la vie. Je nous vois trouver des combines pour dénicher de l'essence, prendre des décisions irréfléchies et nous évader dans la nuit.
L'espoir est grand, mais mes doutes aussi. Maman est malade. J'ai de l'argent, mais clairement pas assez. Et mes diplômes ? La fac de droit que mon oncle Martin décrit comme une « opportunité parfaite pour les femmes qui veulent faire comme les hommes » dans la ville où vont tous ceux qui ne savent pas quoi faire et qui être, pour mener cette existence qui est la meilleure selon mon père, la plus sûre selon ma tante et la plus proche selon maman. Et puis de toute façon, tes délires de Sciences Po c'était du n'importe quoi, soit plus sérieuse dans tes choix, Jess. L'espoir est grand.
On gouterait aux pizzas romaines, aux pains berlinois, à la vodka polonaise. On rencontrerait des artistes, des adolescents et des personnes âgées, des énergies pour nous guider et nous parler, nous comprendre. On aurait peut-être même cette fine chance, cette douce lueur, d'être nous-mêmes. Et de nous aimer, en toute liberté.
« La belle vie, c'est que dans les films poulette. La réalité est bien plus sérieuse alors bosse et arrête de rêver à n'importe quoi ».
Il jouerait de la guitare, je lierais. On fumerait des cigarette roulées sur le pare-brise, ferait l'amour dans des hôtels à bas prix et ne dormirait jamais, car la jeunesse ne dort pas. Je ne serai plus « Jess la première de la classe coincée », je me ferai même tatouer, si ça se trouve. Je quitterai ce destin qu'on veut me donner pour celui que je choisis.
Un mot à dire, un seul. Une libération, un envol.
La joie pour remplacer la peur.
L'aventure pour remplacer la routine.
Je ne peux pas, on a besoin de moi ici. Je t'aime.
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Morceaux d'adolescence
Short StoryRecueil de (très, très) courtes nouvelles sur l'amour, la jeunesse, l'art, les doutes et l'amitié.
