VI

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Le sol s'était écroulé sous ses pieds, ses genoux avaient fléchi et son corps se retrouvait attiré dans un gouffre sans fond. Il voyait au-dessus de lui la lumière diminuer à mesure qu'il s'enfonçait dans l'obscurité. Dans sa poitrine, il ne sentait plus les battements effrénés de son cœur, il ne percevait plus la détresse de son âme. La pénombre l'avait engouffré et dévorait son être, elle déchiquetait chaque parcelle de vie, et il était emprisonné dans son piège infernal. Il ne se débattait pas, trop faible pour lutter, il laissa simplement ses paupières se fermer, tombant toujours plus bas. Lentement, son corps s'affaissa sur ce qui semblait être du velours, une matière douce et agréable, qui épousait ses formes à la perfection. Une vive douleur s'empara de lui, il sentit une aiguille large et froide lui pénétrer le dos. Il ne bougea pas, il n'arracha pas même un soupir. Le velours en dessous de lui devint rugueux et irritant, des pics s'enfonçaient dans sa peau, le traversant de toute part. Pour autant, ses yeux restèrent clos et son visage impassible, imperturbable. Plus aucune lumière ne traversait l'ombre, il était seul avec pour unique amie la noirceur de son cœur. Il se sentait comme s'il s'était défait d'un poids, son corps semblait plus léger, il flottait presque. Il avait l'impression de s'être délesté d'une quelconque charge qui, tout ce temps, l'avait attiré au plus bas, et malgré que l'obscurité lui rongeât les entrailles, la douleur s'était faite moindre et devenait supportable. Il ne comprit pas tout à fait ce qu'il avait abandonné dans sa chute, mais son désir charnel incontrôlable avait disparu, laissant place à une touche légère et délicate d'un amour nouveau. Le silence autour de lui se brisa, son expression de marbre s'effaça et un sourire enfantin se dessina sur ses lèvres, il ouvrit les yeux.
Sans vraiment savoir pourquoi, il fut soudain ébloui par la lueur matinale du soleil. Il regarda brièvement autour de lui et constata qu'il était à la même place, dans son appartement, le téléphone à la main.
 « Allô ? répéta l'écho au bout du fil.
Seiji revint à lui et balbutia, tentant de faire un tri parmi le torrent d'émotions qui l'avait submergé en une fraction de seconde.
 - Oui, pardon. Bonjour, vous ne vous souvenez probablement pas de moi, nous nous sommes croisés dans le métro il y a un peu plus d'une semaine. Vous m'aviez fait une offre que j'ai décliné, je voulais savoir si cette offre tenait toujours.
Sawada laissa échapper un souffle de rire.
 - J'ai bien cru que vous ne me rappelleriez jamais. Oui, mon offre est encore valable, où voulez-vous qu'on se retrouve ?
Comme un fléau, ses émotions s'entrechoquaient, passant de l'angoisse au bonheur. L'embarras était également parvenu à se frayer un chemin parmi la vague, et en cet instant, Seiji fut soulagé que Sawada ne puisse pas le voir, ses joues avaient viré au rouge et l'euphorie avait dominé sur le reste.
 - J-Je ne sais pas, je ne connais pas beaucoup de bons endroits.
 - Dans ce cas, rendez-vous dans le restaurant en bas du bâtiment de ma compagnie. Cela vous convient-il ?
 - Très bien, voyons-nous là-bas.
 - Parfait, demain soir, dix-neuf heures ?
 - Ça me va.
 - A demain donc. »
Il raccrocha et Seiji resta figé, le regard dans le vague. Sa première envie fut de pleurer, puis de rire, et enfin de se laisser envahir par la gêne. Son esprit remuait et Seiji se surprit à ne plus désirer cet homme de la même façon. Ce qui, autrefois, fut un désir charnel, était aujourd'hui un amour inconditionnel, presque inoffensif. Il n'aimait pas le corps de Sawada, il aimait simplement Sawada. Il n'aurait pu y avoir plus simple et plus anodin que cet amour-là, mais Seiji s'était convaincu qu'il n'y en avait pas non plus de plus beau.

La volupté qui l'englobait aurait sans doute prit le dessus si la fatigue et la faim n'avaient pas interrompu son moment de bonheur. Il en aurait presque oublié ses nuits courtes et ses journées de diet. Il s'en doutait, impossible en une journée de récupérer ce qu'il avait mis une semaine entière à perdre. Il soupira une dernière fois et s'extirpa de son siège, ses jambes parvenant tout juste à supporter le poids. Ses pas le menèrent vers la salle de bain, plus précisément devant le miroir, c'était à peine s'il se reconnaissait, des cernes s'étaient invitées, et tous les signes de fatigue évidents avaient fait de même. Son estomac hurlait à la mort et ses yeux semblaient vides, malgré la joie qui l'envahissait. En bref, il était en piteux état. Il aurait bien soupiré encore une fois, mais il se savait trop faible et préféra se taire pour retourner dans la cuisine. Il se saisit de tout ce qui lui tombait sous la main en essayant d'avaler de quoi se maintenir vivant pour le reste de la matinée, il ne se sentait toujours pas d'humeur pour une fringale. Il eut l'impression d'avoir retrouvé son attitude morne et inactive, comme si rien n'avait bougé dans sa vie depuis une semaine. Pour fuir cet état larvaire, Seiji se frotta les yeux puis se lança dans la concoction d'un repas nettement plus consistant, oubliant même tous ses principes concernant sa ligne.
Il n'avait pas autant mangé depuis de nombreux jours, il avait le sentiment de redécouvrir certaines sensations, il était repu et son estomac avait cessé de geindre. Seiji réalisa que finalement, cela devait faire plus que quelques jours qu'il avait arrêté de se nourrir aussi grossièrement, il se sentit vite ballonné, et constata que ce devait être un peu trop brut comme retour aux sources.

Assis sur son canapé, il essayait de digérer, son regard s'était plongé sur la vitre en face de lui. De là où il était, tout ce qu'il pouvait voir était un vague horizon, perturbé par le mur de l'immeuble d'en face. Un large ciel bleu s'était formé, et le soleil brillait de toute sa splendeur. Seiji repensa à ce qu'il avait vécu, les bons comme les mauvais moments, le visage de sa mère lui était revenu en mémoire. Ses souvenirs la concernant étaient douloureux, mais il ne se rappelait pas qu'elle eut toujours été odieuse, il lui semblait vaguement avoir des souvenirs de jeux et de rires. Cette période de sa vie avait été des plus difficiles, l'adolescence lui avait forgé le caractère, à ses dépens. Le lycée avait été particulièrement compliqué, c'est généralement à cet âge que l'on se découvre et que les autres en font autant. On apprend à se connaître mutuellement, pourtant pendant ce court laps de temps, il n'avait presque plus eu de contacts avec l'extérieur, il s'était toujours senti rejeté. Ses parents n'avaient pas arrangé la chose. Il n'aurait pu dire s'il leur en voulait toujours aujourd'hui, ils l'avaient renié et ce n'était pas négligeable. Ils ne se souciaient plus de son sort et l'avaient laissé livré à lui-même sans le moindre remord. Il ne les avait pas revus, ni même contactés depuis cette époque. Cela devait remonter à un peu moins de dix ans, sa sœur étant du même lot, aussi ouverte d'esprit qu'un mur, froide comme le givre, et détestable au possible.
Seiji effaça de son esprit les dernières images de sa famille, puis s'affala un peu plus. Ses yeux restèrent dans le vague et il tenta de fixer ses pensées sur des choses plus positives.

Il s'efforça de garder son esprit occupé le reste de la journée, cela lui semblait étrange, presque pénible de ne rien avoir à faire, lui qui avait toujours de la paperasse à remplir. Mais il avait comblé l'ennui avec des petites occupations, sans vraiment tenir compte de la raison pour laquelle il s'y attelait. Il lui sembla que le temps avait terriblement ralenti, comme si tout était devenu plus calme. Il s'était éloigné de la routine du travail qui l'obligeait à se presser à chaque instant. Maintenant qu'il le pouvait, qu'il en avait le temps, il appréciait de pouvoir s'asseoir et arrêter de penser l'espace d'un instant sans avoir à se soucier de quoi que ce soit. Plus rien ne semblait avoir d'importance, et même s'il donnait l'impression d'être encore le même, il savait pertinemment qu'il n'en était rien. Beaucoup de choses avaient été amenées à changer, surtout lui. Il n'eut pas besoin de savoir si ce changement était de bon augure, le simple fait qu'il existait suffit à faire disparaître l'expression morne de son visage, effaçant ses doutes pour laisser place à un sourire plus serein.

AgapéOù les histoires vivent. Découvrez maintenant