Interlude n°3 - la revanche des applis d'écriture

148 38 10
                                        

Les applications. Édouard et les Normands nés après 2020 "cliquaient" tous sur les petits carrés colorés aux bords arrondis pour exécuter la plupart des activités de leur vie : rire, pleurer, travailler, réfléchir, préparer leur sommeil ou à manger...

Tous comprenaient l'importance de l'écriture sur ces "applis", qui étaient autant de réseaux sociaux. Pour rire, pleurer, travailler, échanger, réfléchir ou préparer à manger, il fallait écrire : que ce soit trois mots sur YouTube, "haha" sur Whatsapp, 140 signes sur Twitter, une méchanceté sur Sarahah, une banalité sur Facebook ou une adresse sur Google. L'écriture n'avait jamais été aussi populaire que depuis l'apparition des smartphones. Ni aussi malmenée, du coup. 

C'est dans ce contexte que les premières applis d'écriture avaient émergé, au début des années 10. La plus utilisée avait été Wattpid... ou Wattped ? Peu importe, elle avait été rachetée par Facebook, ce qui à cette époque était synonyme de succès.

Le succès avait été au rendez-vous. Un temps. 

Mais ces applis d'écriture avaient eu trop d'avance. L'écriture n'avait jamais été aussi populaire, ni aussi ringarde. C'était l'ère de transition entre l'écriture classique et l'écriture moderne. Un peu comme le passage entre la 2D et la 3D dans les jeux vidéos... Les professionnels de la littérature ne s'intéressaient pas encore aux applis d'écriture (rebutés par les fautes d'orthographe). Les jeunes trouvaient donc d'autres moyens de partager leurs idées au plus grand nombre. Youtube et Snapchat connurent un boom prodigieux.

Un beau jour, un penseur affirma que l'écriture était un outil, au service de la langue française. Qu'elle devait permettre de diffuser les idées et non les emprisonner. C'est sur ce constat que fut mise en place la réforme de l'orthographe de 2035.  L'idée ? Simplifier l'outil. Le vulgariser. Permettre à un maximum de personnes d'utiliser l'écriture pour partager ses idées. Ce qui après tout était le but de l'écriture. Partager.

Les Immortels de 2035 se disaient que remplacer le ph d'un mot aussi peu utilisé que nénufar ne suffisait plus. Il fallait une révolution. Leur réforme singea le langage SMS que chacun d'eux pratiquait depuis longtemps. Trois points principaux illustraient le changement : 1°, il n'y aurait désormais qu'une seule terminaison "é". Cela comprenait les infinitifs, les noms, les "singulié", les pluriels.
2°, les h avant voyelles disparaissaient. Un soulagement pour tout le monde. Les istoriens racontaient désormais l'Istoire avec un grand I à des élèves toujours aussi peu réceptifs. Dans le même esprit, ça devenait enfin sa (plus pratique sur le clavier), tous les mots singuliers perdaient leur S final ("toujour")...
3°, les mots composés s'attachaient tous (à l'image de weekend), et le premier mot devenait une syllabe, donc perdait toutes ses particularités : mot de "moclé" perdait le t, et d'autres : casbonbon, têtaqueue (ou tètaqueue, le remplacement de toutes les syllabes en [è] par è et des [o] par o étant autorisé mais pas encore obligatoire), etc.

Ce ne fut même pas un scandale. Le débat avait déjà fait rage des années plus tôt. Ce n'est cependant qu'après cette réforme officielle que tout changea. Les éditeurs s'intéressèrent à des histoires nouvelles, jusque alors considérées comme "mal écrites". Les professeurs devinrent plus attentifs à ce qu'exprimaient certains élèves. Les jeunes furent un peu mieux compris (ce qui agaça nombre d'entre eux, en fait).

Les applis d'écriture réapparurent, plus fortes que jamais. Les jeunes se désintéressèrent de la plupart des autres applis pour déverser leur "troplin" d'émotions sur ces nouvelles applis, où ils trouvaient désormais une écoute et une reconnaissance immenses, y compris de la part des professionnels. L'âge moyen des écrivains chuta. Tinder (comme on le voit au premier chapitre de cette histoire) avait dû se reconvertir, au même titre que Once, Adopteunmec (qui devint Adopteunbook) ou Infidèles.com. 

Rencontrer quelqu'un, vivre à deux et même faire l'amour étaient devenus moins jouissif qu'écrire pour la plupart des contemporains d'Edouard. C'était ce que ce dernier pensait, en tout cas. 

Wattys 2040Des histoires addictives. Découvrez maintenant