La nuit de temps nouveaux

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Évidemment, c'est une nuit d'orage que tout débuta.
Le vent tempétueux torturait les arbres, en arrachait les feuillages. La pluie battante rendait la nuit opaque et terrifiante. Les immeubles tremblaient à chaque éclair et les égouts débordaient. Les millions de petits ruisseaux embarquaient avec eux quelques cadavres de rats et des feuilles mortes. Dans cette atmosphère lugubre, telle un spectre, la Mercedes du docteur Strom se frayait une voie à travers la ville.

"Un peu de Chopin...! lâcha le savant à son chauffeur."

Il écrasa les braises fumantes de son cigare dans le cendrier entre les sièges avants en se rappelant qu'une fois arrivé, il faudrait sortir de la voiture, subir des torrents de pluie souillée par la pollution pour aller toquer à la porte d'une petite inconnue. Il parlerait d'abord à ses parents, probablement dans la cuisine. L'enfant le regarderait de loin intriguée et apeurée à la fois. Puis, il irait la voir dans sa chambre, prendre un air de grande personne pour la rassurer. Forcément, ça ne marcherait pas, elle était trop intelligente pour être dupée de la sorte. Il allait falloir être honnête et espérer qu'elle adhère... aussi jeune soit-elle. Bref il fallait profiter de son dernier petit plaisir de la soirée.

La valse débuta et Strom s'enfonça dans ses vapeurs cubaines.

La sonnette retentit, à peine audible parmi le fracas permanent des gouttes et les coups de tonnerre réguliers. On sonna une seconde fois. Monsieur Wienn se précipita jusqu'à la porte, ne voulant pas attarder un quelconque invité sous l'orage. Lorsqu'il ouvrit la porte, l'imposante silhouette noire du docteur le refroidit. Son imperméable luisait d'un jaune artificiel, reflet de la seule lampe allumée dans le hall d'entrée, et sous son borsalino coulant, la sécheresse des hommes de conviction se lisait. Derrière lui, le déluge demeurait.
Après quelques secondes de latence, Monsieur Wienn revint à lui-même :

"Excusez-moi, vous êtes ?
- Docteur Salvador Strom. Votre fille a passé des tests récemment, j'en étais l'auteur. Il me faut vous rencontrer, et elle également. Nous avons des choses à se dire."

On fit entrer le docteur avec le cérémonial qui lui était désormais coutumier. Madame Wienn fit son apparition. Ils parlèrent du temps crasseux des derniers jours tandis que les hôtes débarrassaient leur invité de sa veste et de son chapeau. Les carreaux bruissaient. Quand enfin, chacun put prêter pleinement attention au docteur, celui-ci coupa court aux échanges de banalités :

"Madame, Monsieur Wienn. Lorsque vous avez présenté votre fille Anika à l'Institut, elle a, d'une part, passé les tests QI habituels, mais aussi un autre genre de questionnaire non moins représentatif de ses capacités. Je suis venu vous transmettre ses résultats en personne car ils sont... Exceptionnels."

Totalement décontenancés, les époux ne disaient mot, seulement capable de fixer le savant avec beatitude.

"Pour ce qui est du quotient intellectuel de la petite Anika, il est de 187, avec une incertitude maximale de 3%. Ce qui est, je ne vous le cache pas, extrêmement élevé. Mais ce qui fait que je me retrouve ici, ce soir, c'est son résultat au second test. Voyez-vous, celui-ci était un questionnaire dont l'objectif est de comprendre sous quel angle de vue, votre enfant utilise ses capacités pour appréhender le monde. Votre fille n'est pas seulement un génie, c'est aussi une visionaire."

Une explosion d'interrogations avait alors eu lieu dans les cerveau des parents. Mais aucun n'arrivait à en formuler ne serait-ce qu'une. Ils restèrent interdits face à la sommité intellectuelle que représentait le docteur Strom.

"Pourrais-je m'entretenir avec elle ?"

Madame Wienn bégaya que leur fille était dans sa chambre à l'étage.

Le docteur monta les escaliers. Aucun des parents ne le conduisait à leur fille, aussi, Strom en ressentit un léger malaise. Il atteignit la porte de sa chambre, fermée, sur laquelle étaient accrochés des dessins. Leur aspect traînant plut tout de suite au scientifique. Ils étaient abstraits, ne cherchaient pas vraiment la vérité mais ne s'en éloignaient pas totalement non plus.

Il frappa. Deux coups. Parce que trois coups auraient paru insistants. Salvador entendit vibrer les cordes vocales de la petite à travers le bois. Il se permit d'entrer.
Anika était à son bureau, dos à la porte, face à la fenêtre. C'est tout ce que le scientifique avait pu comprendre de l'état de la chambre en y posant un pied. Le reste était chaotique. Des vêtements,  des jouets, des câbles, des stylos, des feuilles. C'est à peine si l'on distinguait le lit sous le monticule de livres qui s'y trouvait. Anika n'avait pas daigné tourner la tête. Son visiteur se contenta d'attendre une réaction, il ne pouvait pas faire grand chose d'autre.

"Quoi ! Qu'est-ce qu'il y a ?!"

Strom prononça alors le nom de l'enfant sur le ton grave qui avait toujours été le sien. Elle frémit en réalisant qu'il ne s'agissait pas d'une voix familière. Son buste pivota lentement, l'appréhension la freinait, ils se dévisagèrent.
Un grand savant, une petite génie. Un regard sombre, un bleu infini. Tous deux avaient les cheveux d'un noir comme la nuit et la tête bien sur les épaules.
Dehors, l'orage hurlait.

"Vous êtes plus grand que ce que je m'imaginais.
– Et toi plus jeune. Tu as bien douze ans ?
– Oui.
– J'ai de grands projets, de très grands. Et crois-moi ou non, mais tu peux en faire partie..."





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