Mort Première

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"...Juste une dernière chose, s'il vous plaît, ne parlez de moi à personne."

Cette phrase sonna comme une évidence, autant pour Salvador que pour Anika. Le scientifique savait ce qu'il risquait. Il ne s'agissait pas seulement d'héberger une gamine chez lui sans l'accord de ses parents. Non. En continuant sur cette voie, il risquait même bien plus que sa carrière, ses recherches ou sa vie. Pour arriver à ses fins, le docteur jouait Anika aux dés.
Tout ceci, il ne l'acceptait que parce qu'ils estimaient, lui comme elle, qu'ils le faisaient pour des valeurs qui les dépassaient tous les deux. Évidemment qu'il ne parlerait d'Anika à personne. Peu sont ceux qui comprendraient la portée de cette expérience.

La jeune fille était venue à l'Institut, à pied depuis chez elle, dans la nuit. Plusieurs fois en chemin, elle avait manqué de cracher ses poumons. À cette heure de la soirée, la circulation était encombrée de toute cette populace qui avait oublié comment utiliser ses jambes depuis longtemps. Tous les travailleurs allaient et venaient du travail en voiture, seuls les clochards utilisaient encore les trottoirs, et tout mourant qu'ils étaient, ils n'accordèrent pas un regard à Anika qui passait devant eux. 

La tête pleine d'idées, d'appréhensions et de questions en tous genres, elle arriva devant le bâtiment sans jamais avoir songé qu'à cette heure-ci, plus personne ne devait y travailler. Cette possibilité l'assomma quand elle fut au pied de l'Institut. 

"Merde ! Put...Putain de merde ! T'es vraiment conne !"

Tout ce chemin pour qu'au final, elle s'arrête là, dans la nuit, avec des lampadaires et des rongeurs désespérés à la recherche du goût d'un biscuit apéro sur un mégot de clope abandonné. Elle pensa à rentrer, puis au carnet dans son sac. Un bref coup d'œil autour d'elle. Personne ne la dérangerait. Elle ouvrit sa main droite, petite, déformée par tous les tics qu'elle avait amassé, et en suivit les détails du regard. Phalanges, jonctions et plis, empreintes et cicatrices. Oui, la lumière était suffisante pour qu'elle se mette à écrire ici. 

Elle abandonna son dos à la paroi de verre de l'Institut, se laissa lentement tomber sur les fesses. Elle aurait le pantalon tout sale, tant pis. Elle n'en avait pas d'autre, tant pis.

Elle écrivit. Sa tête se balançait à gauche, à droite, tandis qu'elle mettait sur papier ce qui s'y passait. de manière générale, il s'agissait de réflexions cinglantes sur sa propre manière de voir le monde. En quoi était-il meilleur avant, en quoi il serait possible de le rendre meilleur. 

Après trois pages, elle en vint au sujet du carnet qu'elle entretenait. Trois pages en moins d'une heure. Écrivait-elle plus vite dans la solitude, sans les voix de ses parents au téléphone ou gueulant à l'écran de télévision qu'ils étaient tous pourris ? Ici, même le dioxyde de carbone lui embrunissait moins les pensées. Elle était ici depuis en réalité trois heures. Personne ne la surveillait. Un instant, elle tressaillit : désormais, elle serait morte.

Qu'est-ce que la mort ? 

Anika venait de quitter la vie de tant de personnes. Elle venait d'abandonner sa famille, sa classe, sa vie. Tous ces gens qu'elle ne rencontrerait pas, tous ces gens qui ne la verraient plus, tous ceux qui l'oublieraient faute de l'avoir sous les yeux. Si l'existence se définit par rapport à autrui, elle venait d'arriver au terme de sa vie. 

Anika. Maintenant que plus personne ne mettrait sur elle ce nom avec tout ce qu'il importait, il n'avait presque plus aucun sens. Anika avait été première de sa classe. Anika avait été aimable à la maison, Anika avait alors 15 ans. Et pourtant, ce jour-là, Anika n'était plus.

Elle allait s'endormir, lentement tirée vers les limbes par sa physiologie fragile. C'est là que le verre dans son dos vibra, les portes coulissantes venaient de s'ouvrir. Léger sursaut, tête relevée, elle vit Salvador Strom.

"Mais qu'est-ce que tu fais là Anika ?"

Un part d'elle demeurerait finalement, sourit-elle.

"Je viens. Je suis partante, je veux vous suivre. Mais en contre partie, je veux tout savoir. Tout.

- Entendu.

- Tout savoir sur vos travaux.

- Entendu.

- Tout savoir sur tout. Et j'ai fugué. Je ne veux pas rentrer."

Strom fit une moue étrange. On ne saurait dire s'il en était réellement dérangé ou juste gêné de proposer ce qu'il proposa :

"Tu peux loger chez moi, il y a plus de lits que nécessaire. Je ne cuisine pas, ce sera surgelé ou pré-cuisiné. J'ai de la lecture pour dix ans non-stop si tu ne lis pas trop vite, surtout de l'histoire, de la biologie, de la programmation, de la philosophie et de la neurologie mais ça, c'est encore trop avancé pour toi. Aussi quelques classiques de la littérature, mais rien d'autre. il n'y a que trois ou quatre personnes sur terre qui savent où j'habite. Ça te suffira ?" 

Anika acquiesça. Elle s'endormit dans la voiture du savant où résonnait un air de piano. Il conduisait vite, les cahots de l'engin la bercèrent. 

À leur arrivée, Strom indiqua directement sa chambre à la jeune fille qui animée d'une ultime pensée lâcha : 

"Juste une dernière chose, s'il vous plaît, ne parlez de moi à personne."

L'homme en refermant la porte fit oui, l'ombre finit d'envahir les lieux. Elle reposa en paix.

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