Chapitre 13 : Rouge écarlate

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Roxane n'en revenait pas. Elle se trouvait dans un café avec Anna, Anna ! Ce n'était pas un rêve ni une illusion, c'était la vérité vraie ! En ce moment même, la fille de ses rêves était assise en face d'elle, à la même table, sirotant un thé glacé. Elle se pencha sur sa tasse : elle avait préféré commander un café noir, sans sucre ni lait. Elle le regrettait à présent. Un café noir, ça faisait certes adulte et mature, mais un soda aurait peut-être fait plus léger... Mais elle n'aimait pas trop les choses sucrées. Roxane paniqua intérieurement. Et si Anna la trouvait ennuyeuse avec sa tasse de café toute simple ? Elle voyait déjà la scène : Anna, la bouche tordue de mépris, la laissant seule dans le café... La rouquine porta la petite tasse blanche à ses lèvres d'un air décidé. Non, tout allait bien se passer, elle n'avait rien à craindre. La preuve, elle lui souriait ! Roxane reposa vivement sa tasse pour lui rendre son sourire.
« -Alors, Roxane...
-Ou, oui ? »
Bien sûr, il fallait qu'elle se mette à bégayer !
« -Tu aimes faire quoi, à part du krav-maga ?
-Oh, et bien...
-J'aime bien la photographie ! » s'exclama Anna en lui adressant un de ses merveilleux sourires. « Je trouve ça fantastique d'immortaliser les moments qui nous sont chers, pas toi ?
-Si si ! » s'empressa de répondre Roxane.

Petit à petit, l'adolescente se détendit. Il fallait dire qu'Anna y était pour quelque chose : elle parlait pour deux et Roxane n'avait qu'à hocher la tête et à pousser de petites exclamations par-ci par-là. De plus, de temps à autres, Anna lui souriait en la regardant droit dans les yeux ou -mieux encore- lui touchait la main. Dans ses moments là, la jeune fille béate retenait avec difficulté une grimace béate. Soudain, Anna lui demanda :
« -Pourquoi tu as commencé le krav-maga ? Ça m'avait surprise, tu étais arrivée en milieu d'année... m'enfin c'était une belle surprise. »
En temps normal, Roxane aurait sauté de joie en entendant ça, mais ce qu'elle venait de dire la ramenait à la réalité, brutalement. Demain elle devrait retourner au lycée et les voir, à nouveau, subir leurs injures peut-être... Elle s'entendit dire :
« -Disons que j'ai quelques problèmes au lycée...
-Des problèmes ? De quel genre ?
-Du genre très, très problématique. »
À son grand soulagement, elle n'insista pas. Elle demanda juste :
« -Et maintenant, tu te sens comment
-Mieux, » répondit Roxane sans hésitation. « Plus calme, plus assurée... plus puissante.
-À ce point ?
-Oui. »
Sans ajouter quoique ce soit, elles sirotèrent tranquillement leurs boissons. Roxane osa observer le visage pensif de la jeune fille. Elle la dévorait des yeux, ravie : elle avait pu se livrer un tant soit peu à quelqu'un comme elle, et elle l'avait écoutée en retour, sans la juger ! Elle en aurait pleuré de joie.

La suite se passa comme dans un rêve : elles bavardèrent de tout et de rien, rirent ensemble. Au bout d'un moment, Anna s'excusa, elle devait partir. Avant de la quitter, elle l'embrassa sur la joue et s'en alla, laissant Roxane rentrer à son tour chez elle, ivre de bonheur.

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« -Où tu crois aller comme ça ? »
« C'est incroyable, » songea la rouquine immobile sur le pas de la porte de la classe, « à chaque fois que je fous les pieds au lycée je tombe sur eux direct. Si ça se trouve, ils attendent là tous les matins pendant deux heures pour être sûrs de ne pas me louper. »
Elle se sentit bousculée par derrière ; le professeur s'exclama :
« -Brandal ! À votre place, le cours va commencer ! »
Les trois garçons s'éloignèrent de Roxane, non sans lui adresser un regard mauvais, tandis qu'elle-même rejoignait sa table sans un mot. Des murmures s'élevaient déjà dans la classe, vite réprimés par le professeur :
« -Silence ! Silence ! »
Le brouhaha s'éteignit doucement, mais des bribes de paroles d'élèves continuaient de résonner dans la tête de Roxane :
« -Cette fois, elle est foutue...
-Je les ai entendu dire qu'ils allaient la faire payer pour la dernière fois.
-Ils vont la tabasser !
-Ils vont pas la tuer quand même ? »
« Les gens ne peuvent donc pas se mêler de leurs affaires ? C'est n'importe quoi... » La jeune fille avait beau se répéter cela, au fond, elle n'en menait pas large. Elle commençait à avoir peur, vraiment peur. Peut-être qu'ils en avaient assez de jouer avec elle. Peut-être que cette fois ils allaient décider que sa dernière bravade était celle de trop.

Pendant tout le cours, la peur lui serra le ventre. Elle avait l'impression que toute la belle assurance qu'elle avait gagné en s'entraînant s'envolait subitement.
« -Tu dois aller les reprendre ! »
Roxane cessa de se tordre les mais . Les paroles de Mia lui revenaient en mémoire, et à sa suite sa soif de vengeance qu'elle avait oublié, cette faim douloureuse qui lui grattait la gorge. Une drôle de sensation la saisit, un peu comme à l'entraînement. Elle releva vivement son cahier de cours pour masquer le sourire carnassier qu'elle n'arrivait pas à retenir. Dans le même temps, sans que quiconque s'en rende compte, ses prunelles caramel viraient à un doré éblouissant.

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Dès que la sonnerie retentit, Roxane bondit de sa chaise et s'échappa de la salle de classe, rapidement suivie par la bande. Alors qu'elle s'engouffrait dans le couloir, l'adolescente sentit le professeur, l'air de s'interroger. Elle n'eut pas le temps de s'appesantir sur sa réaction. Déjà elle bondissait les marches des escaliers avec une seule idée en tête : la sortie !

Enfin ils y étaient. C'était un endroit un peu caché de la cour, à l'abri des regards. Elle avait l'habitude d'y aller et eux aussi : ses harceleurs se plaisaient à la frapper ici, près des poubelles. Elle shoota dans une cannette vide, le nez froncé à cause de l'odeur. Pendant ce temps, Killian s'approchait dangereusement de la jeune fille :
« -Cette fois-ci, t'es morte !
-Tu crois ça ? »
Elle se jeta sur lui, pupilles fendues. Elle attrapa son agresseur par le col et appliqua l'une des premières techniques qu'elle avait apprise : coup de poing direct suivi d'un balayage derrière les genoux. Cela ne manqua pas. Le garçon tomba lourdement au sol, sonné. Ses deux acolytes foncèrent alors sur Roxane, fous de rage. Elle se pourlécha les lèvres : elle les attendait.

« Paf ! Paf ! Paf ! »
Assise à califourchon sur l'une de ses trois proies -elle ne savait plus laquelle, elles étaient à ses yeux toutes pareilles-, elle frappait sans relâche. Elle avait perdu le compte de ses coups. Mais ce n'était pas de sa faute : l'un d'entre eux avait dit quelque chose à propos de Koffi. Il avait voulu l'insulter mais Roxane ne lui en avait pas laissé le temps : à peine avait-il prononcé son nom qu'elle l'avait agrippé et martelé de coups. Une part d'elle se rendait compte du bruit du cartilage qui craquait, de l'odeur métallique du sang, mais une autre partie d'elle-même préférait les ignorer : c'était trop bon !

Elle finit par s'arrêter, essoufflée. Pour la première fois depuis qu'elle avait pénétré dans la ruelle, elle prit le temps d'observer ce qui se passait autour d'elle : sa victime était à présent évanouie et les deux autres s'étaient enfuis. Roxane porta lentement ses mais tremblantes devant son visage. Un de ses ongles était cassé et surtout, ses phalanges étaient rouges et poisseuses. Son esprit bloquait, refusant de comprendre ce qu'elle avait fait ; alors son instinct reprit le dessus. Tout à coup, elle entendit des voix affolées qui se rapprochaient vite, trop vite. Aussitôt elle se leva, grimpa sur les poubelles et, sans un regard en arrière, sauta par-dessus le muret.

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Elle se frottait frénétiquement les mains, cassant presque le robinet à force d'en tourner la mollette. Le sang était tout à fait parti désormais, mais elle se frottait les paumes si fort qu'elle se remit à saigner.
« -Aaaah ! » hoqueta l'adolescente, en larmes.
Des remontées d'acide lui brûlaient la gorge. « Ne pas vomir, ne pas vomir, ne pas... »
« -On a fait du beau travail toi et moi, tu ne penses pas ? »
Dans le reflet du miroir accroché dans les toilettes, Roxane voyait deux personnes : elle, les joues humides et à côté d'elle... un double d'elle-même. Elle était pourtant différente. Le regard assuré, un sourire en coin, ses cheveux flottant autour de sa tête comme une crinière de feu... et ses yeux, fendus et dorés !
« -Je, je l'ai...
-Puni de tout ce qu'il t'a fait ? Oui. »
Roxane frissonna ; son double fantomatique venait de poser sa main sur son épaule. Elle lui susurra :
« -Tu n'as plus à avoir peur. A partir de maintenant, je prends les choses en main... »
Elle posa un doigt transparent sur la joue de l'adolescente.
« -Pour nous deux. »

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