Chapitre 8 : Course-poursuite

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La télévision grésillait et vomissait un flot ininterrompu d'images, de couleurs et de paroles. Roxane fixait l'écran, les genoux ramenés sous le menton. Un frisson la parcourut ; elle ramena la couverture auprès d'elle et s'en enveloppa. Il faisait frais le matin, et elle ne portait que son pyjama.
« -Qu'est ce que je veux être... »
La question de Koffi la tourmentait. Rien n'arrivait à la distraire de ses réflexions, pas même les stupidités qui passaient sur le petit écran.
« -Qu'est ce que je veux être... » répéta-t-elle.
Cette question revenait décidément partout, tout le temps : à l'école, à la maison, et au club de krav-maga à présent... Elle reporta son attention sur la télévision. Une émission de cuisine passait. Pendant une seconde, elle s'imagina travailler, une fois adulte, derrière les fourneaux : puis elle se rappela qu'elle était à peine capable de faire cuire des pâtes. La jeune fille zappa : sur une chaîne parlant de géographie, on annonçait la diffusion d'un documentaire le soir même. Roxane, distraite, nota l'heure sur un post-it sans même regarder le thème de l'émission, avant de le coller sur la table basse. Abandonnant l'écran, elle repoussa la couverture et se dirigea à pas lents vers sa chambre. Elle devait bientôt partir pour le collège.

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Les mains dans les poches de son sweat-shirt, son sac sur une épaule, Roxanne marchait. Le soleil avait beau être de la partie, un vent froid la glaçait jusqu'aux os. Soudain son téléphone vibra. Elle fronça les sourcils avant de décrocher, agacée.
« -Allô ?
-Roxane ? »
La jeune fille sursauta. Elle connaissait cette voix grave.
« -Koffi ?! Comment as-tu eu mon numéro ?
-Anna me l'a passé.
-Anna te dit d'aller me voir, Anna te donne mon numéro... si je perds mes chaussettes, je les retrouve dans ton casier et lavées par ses soins ? »
Silence à l'autre bout du fil.
« -Je plaisantais...
-J'avais compris. Bref, j'aurai besoin de ton aide. »
L'intérêt de Roxane fut piquée. Il lui demandait un service ?
« -Je t'écoute.
-Ma petite soeur finit l'école plus tôt que prévu ce soir, je ne peux pas y aller et elle t'aime bien.
-Tu me demandes d'aller la chercher ?
-Tu finis les cours plus tôt ce soir, non ?
-En effet, mais comment tu sais ça ?» s'exclama Roxanne, interloquée.
Il y eut un moment de blanc. Elle soupira.
« -Anna ?
-Anna.
-Bon, certes je finis plus tôt ce soir... mais j'ai peut-être des projets pour ma soirée ? »
Koffi claqua la langue.
« -Roxane, toi et moi savons parfaitement ce qu'il en est.
-Ça va, ça va... elle est en quelle classe ? » demanda-t-elle, rendant les armes.
« -CP, à l'école primaire Jacques Prévert. Ce n'est pas très loin de chez moi. »
La rouquine s'arrêta au beau milieu de la rue, interdite.
« -Attends, tu veux dire... à St Denis ?! Mais c'est super loin de Versailles ! »
Roxane entendit un rire étouffé dans le combiné.
« -Quelle perspicacité ! N'oublie pas, elle finit à dix-sept heures. Merci encore ! »
Et il lui raccrocha au nez. Roxane en resta bouche bée : elle hésitait entre rire et se mettre en colère. Finalement, elle reprit sa marche et rangea son téléphone en secouant la tête, soufflé par l'audace du jeune homme.

Première heure de cours : rien. Ils devaient sécher les cours aujourd'hui aussi. Elle avait réussi à leur échapper depuis ce fameux jour où Koffi était venu la chercher. Mais pour combien de temps ?
Deuxième heure : l'adolescente restait sur ses gardes. Pour l'instant, personne.
Troisième heure : le néant. Elle s'autorisa à se détendre un petit peu. Ils semblaient définitivement be pas être là...
Vint l'heure de la pause de midi. Roxane attrapa son sac, le jeta sur son épaule et sortit de la salle de cours.
« -Toi !!! »

Elle se retourna vivement. Killian, Victor et Charles se tenaient au bout du couloir, de toute évidence fous de rage. Tout à coup, ils se précipitèrent dans sa direction, l'allure menaçante. Des murmures d'élèves s'élevèrent autour de Roxane, paralysée.
« -Oh non...
-Elle va se faire tabasser.
-La pauvre...
-On devrait prévenir un prof, non ?
-T'es fou, tu veux te retrouver à sa place ou quoi ? »
« Ils ne m'aideront pas. » comprit Roxane. « Ils ont peur de me défendre car ils se doutent -non, ils savent - ce qu'ils me font. »
D'un côté, Roxane se sentait soulagée par cette prise de conscience. S'ils ne l'avaient jamais soutenu, ce n'est pas parce qu'ils la détestaient, mais parce qu'ils avaient aussi peur qu'elle. De l'autre côté...
« -Ça me fait une belle jambe ! » grogna-t-elle entre ses dents.
Ils étaient de plus en plus près. À présent elle pouvait voir avec précision leurs visages contrariés, leurs poings serrés. Tout à coup, une petite voix dans sa tête apparut. Elle était différente de celle de d'habitude, celle qui lui disait de se transformer en ombre et de se cacher, de se laisser faire. Non, celle-ci lui chuchotait quelque chose de nouveau, qui s'imprima si fort dans son esprit qu'elle le laissa s'échapper :
« -Cours. »

D'un mouvement, elle tourna les talons et s'enfuit à toute vitesse.
« -Rattrapez-la ! »
En entendant cela, Roxane accéléra. Ce fut le début d'une course folle : elle devant et eux derrière, à sa poursuite, ils fonçaient à travers le bâtiment. Les élèves qui occupaient tout l'espace des couloirs s'écartaient pour leur laisser le champ libre. Emportée par son élan, elle sauta par-dessus la rambarde de l'escalier et atterrit une dizaine de marches plus loin. C'était peu, entre cinq et huit mètres par rapport à la place où elle se trouvait auparavant, mais au moins cela mettait un peu de distance entre elle et ses harceleurs.
« -Tu vas voir, espèce de... »
Elle n'entendit pas la fin de la phrase de Killian. Elle allait trop vite. Jamais de sa vie elle n'avait couru aussi vite. Ses cheveux roux flottaient derrière elle, tourbillonnant au gré de ses mouvements. Ils étaient derrière elle mais qu'importait : ils n'avaient jamais été aussi loin.
Ses pieds, ses bras, tout son corps était passé en mode automatique. Son esprit était libéré des contraintes qu'elle s'imposait d'ordinaire.
C'était comme si quelqu'un d'autre qu'elle était aux commandes.

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Elle poussa la porte d'une salle vide, s'y engouffra et referma le battant de bois derrière elle. Elle essaya de calmer sa respiration puis jeta un coup d'oeil discret par la petite fenêtre au-dessus d'elle. Les garçons la dépassèrent sans s'arrêter ni la voir.

Elle soupira profondément et se laissa glisser contre le mur. Roxane passa une main dans ses cheveux.
« -Je leur ai échappé... »
Cela la frappa. Elle répéta plus lentement, afin de comprendre ce qu'elle venait de dire.
« -Je leur ai échappé..? »
Elle n'arrivait pas à réaliser. Un rire la prit, subitement ; elle plaqua vite sa main sur sa bouche. Si jamais ils revenaient sur leurs pas et l'entendait, elle était mal ! Mais elle n'arrivait pas à s'en empêcher : elle pouffa derrière sa main, incapable de se retenir plus longtemps.
« -Aaaah... »

Tout avait changé depuis qu'elle était allée au Pagan Club. Avant, les seuls sentiments qu'elle s'autorisait à ressentir étaient la peur, la tristesse, la haine de soi...A présent, il y avait de la joie, des rires, l'amitié... Son sourire se durcit.
Elle pouvait ressentir la colère, la rancoeur aussi...
Et puis, la haine des autres.
Elle posa une main sur son coeur ; elle avait l'impression que ses doigts se réchauffaient au feu de sa rage nouvelle, qui grondait dans sa poitrine. Elle se détendit. Elle ne savait peut-être pas ce qu'elle allait devenir ou ce qu'elle allait faire...
Mais ça promettait d'être intéressant

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